Archives de catégorie : Actus ACCS

Face aux crises climatiques, sociales et environnementales qui touchent le continent, la communication joue un rôle essentiel pour informer, mobiliser et renforcer la résilience. Les recherches africaines en communication climatique soulignent l’importance de récits ancrés dans les réalités locales et de messages adaptés aux contextes sociaux et culturels du continent.
L’expertise en communication environnementale et gestion du risque développée par plusieurs chercheurs africains montre également la nécessité d’approches intégrées, alliant sciences, participation communautaire et stratégies de sensibilisation efficaces.

Ce webinaire explorera comment mieux communiquer face aux crises pour accompagner les transitions durables, mobiliser les acteurs et renforcer la capacité d’action des sociétés africaines.

Questions à Daniel Chaize

En 1993 paraissait « Les dircoms » de Daniel Chaize et Robert Tixier-Guichard. Un livre très fouillé de 600 pages sur l’activité des dircoms, le 1er livre sur le travail des responsables de communication au moment de la généralisation et de la reconnaissance de la fonction. Nous avons demandé à Daniel Chaize son regard sur l’évolution de la fonction depuis ces 33 dernières années.

Propos recueillis par Thierry Libaert.

  • Parmi les surprises à la relecture de ton livre, il y a le fait qu’un très grand nombre de dircoms que tu cites restent dans nos mémoires. Les dircoms étaient connus, on les entendait en conférence, on les retrouvait au festival de Biarritz ou au TopCom de Deauville. En dehors de la fin de ces grands évènements, comment expliques-tu la relative discrétion actuelle ?

Discrétion ? Peut-être, mais c’est plus une question d’époque que de tempéraments individuels dont certains étaient certes incontestablement forts. Après toute période de surexposition, l’activité normale se confond avec un certain effacement. Pour obtenir la reconnaissance de leur métier, négligé, voire même moqué dans les strates dirigeantes des entreprises, les dircoms ont été obligés de se mettre en avant. Il s’agissait d’être pris au sérieux par les comités de Direction où, de fraiche date, un siège leur avait été offert. Aux yeux de certains directeurs, les nouveaux cooptés demeuraient de sympathiques saltimbanques à leurs ordres… qui leur étaient donnés parfois sans ménagement. Il fallait souffler fort dans le cor pour se faire entendre et certains se sont alors peut-être un peu hausser du col. Ce n’est plus le cas, car le principe de réalité s’est imposé. Le professionnalisme des dircoms est avéré et il s’est généralement diffusé à toutes les couches de l’entreprise, aussi bien au niveau national que local.
Aujourd’hui, la force de frappe de la communication est assurée grâce à l’efficacité d’équipes décentralisées sur leurs territoires d’implantation. Les dircoms se concentrent sur une double tache : conseiller les dirigeants et leur proposer des chemins d’action, animer et former les équipes chargées de les mettre en œuvre. On est loin du monde des paillettes. Ils ne sont pas pour autant dans l’ombre, ils font simplement le job, comme leurs collègues DRH, ingénieurs ou directeurs financiers.

  • On a le sentiment d’un « âge d’or » de la communication où elle pouvait tout se permettre et notamment de provoquer ses publics. Cette époque est définitivement révolue ?

Dans leurs « ateliers », les dircoms découvraient leurs outils et ils les affûtaient, pragmatiquement, au fil de l’expérience. Ils créaient des méthodologies et imaginaient des stratégies innovantes. Surprendre procure toujours un avantage. La communication se permettait de tester sans craindre les ratés. Les dircoms ne négligeaient pas les coups de Com’ pour obtenir un effet waouh dont ils étaient aussi bénéficiaires. Ils investissaient des territoires inconnus créés par des médias en recherche de publics, et devenaient de « bons clients » dans des émissions et des rubriques où le débat contradictoire était la règle.
Les journalistes-animateurs soufflaient sur les désaccords pour faire des étincelles, mais sans mettre le feu aux poudres. Dans l’arène médiatique, il était de bon ton et de bonne pratique de ferrailler avec le maximum d’arguments, fût-ce au prix de phrases chocs bancales. Mais tous les participants, journalistes, politiques et dircoms essayaient de convaincre avec des arguments. C’était possible, car la longueur des articles et la durée des émissions de télévision leur en laissaient le temps. Désormais, ce n’est plus le cas. Les espaces offerts sont moins nombreux et il faut aller vite pour faire flamber l’audience. Chacun y brûle vite sa peau de chagrin.
Sur la forme, l’esprit de joute oratoire prétend demeurer, mais, en réalité, il a disparu. Les plateaux offrent le spectacle de projections d’interjections d’autant plus brèves que l’interruption du contradicteur est systématique. On découvre même des rubriques qui nous livrent des petites phrases rabâchées comme des perles. Sur les écrans, les breaking news ajustent leurs titres aguicheurs selon le nombre de clics qu’elles génèrent. On ne mouline plus des idées, mais on brasse le vide avec les bras, les mimiques et les mots d’accroche. Si le conflit d’opinion commençait à se dérouler sur un ring de boxe – « noble art » déjà violent – il se passe aujourd’hui dans la cage du MMA, cette boxe destructive autorisant coups de pied et de genoux. Il faut que ça aille vite et que ça « saigne ». C’est l’ère du pouce levé ou baissé. Les dircoms n’ont pas à en être : débatteurs, oui, gladiateurs, non.
Sur le fond, on vit des inversions de tendance. Par exemple, les intoxications alimentaires ou les rappels d’automobiles étaient source de controverses à chaud. Maintenant, on peut lire sur des fils d’information de grands quotidiens : « Les alertes alimentaires à ne pas manquer cette semaine ». Aucune marque de voitures n’a échappé à des contrôles massifs. C’est dans l’ordre des choses. Les informations données sont extrêmement rapides et les retraits des produits suspectés efficaces. Le professionnalisme des intervenants, dont ceux de la communication, porte ses fruits. Des sujets de haute gravité demeurent : terribles décès de bébés imputés à l’absorption de lait infantile contaminé ; dysfonctionnements d’airbags provoquant des décès, etc. Mais, là encore, les marques et les distributeurs apparaissent maîtriser la situation. En revanche, quand on ment, les scandales du dieselgate en témoignent, la vraie crise fait son retour, mais comme de nombreux constructeurs sont accusés, les ventes ne s’en ressentent guère. Chacun a besoin d’une automobile. Seules conséquences dommageables, les énormes amendes qui affectent gravement les bénéfices. Si Tesla plonge en Bourse, la qualité des voitures n’est pas en cause, ce sont les agissements d’Elon Musk qui plombent le titre. S’il était encore patron de Microsoft, Bill Gates devrait démissionner avec le scandale Epstein. Les « grands sujets » d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui, hormis lors des célébrations des grandes dates anniversaires. Et encore ! Ainsi, le nucléaire civil, après Tchernobyl et Fukushima se voit relancé par plusieurs gouvernements dont le français sans soulever des contestations notables de l’opinion. L’opinion pardonne mieux les erreurs techniques, accepte mieux aussi le temps long des enquêtes judiciaires, mais elle reste hypersensible au mensonge.
La communication, tous azimuts, est dispersée et morcelée dans ses formes et vecteurs et son fond est si dense, donc si éloigné de la fast-information, que l’oubli est plus rapide que jamais. Le corps social, pourtant si prompt à l’émotion, semble s’être endormi, à moins qu’il ne soit lassé à force de boire la tasse dans la mélasse déversée par les robinets de l’information cascade.

  • Dans ton ouvrage, tu accordes une grande importance aux relations presse. Tu cites d’ailleurs plusieurs dircoms qui insistent là-dessus. Les relations presse te semblent toujours la fonction prioritaire d’une direction de la communication ?

Non. Les relations presse ne sont plus ce qu’elles étaient car la presse n’est plus ce qu’elle était. La presse quotidienne est moribonde dans sa version papier et les tirages des hebdomadaires sont à pleurer. La concurrence entre les télévisions classiques et celles d’information continue est dévastatrice. Sur les plateaux, tournent les mêmes « experts » qui, c’est logique, se répètent. Qui s’y retrouve dans cet éparpillement façon puzzle où des journalistes animateurs jouent eux-mêmes la vedette parce qu’ils croient l’être ? Ne restent probablement efficaces que les alertes sur les réseaux. Le consommateur a l’impression d’être au cœur de l’événement. Il retient quelques mots et passe à la suite. Mais si elles lancent un courant qui électrise notre appétit du « neuf », elles sensibilisent davantage notre épiderme que notre cerveau. Quant aux journalistes, moins nombreux et moins formés par les rédactions, ils comptent moins dans un flot qui charrie de nombreux déchets de toute sorte, punchlines en tête. Qui connaît leur nom ? Ce n’est pas grave, à certaines heures, ils sont remplacés par l’IA.
Les journalistes sont d’autant moins audibles que les nombreux adeptes de l’unique information par les smartphones, notamment les jeunes, ne font pas de différence entre les sites d’information de grands médias et ceux où tout peut être écrit sans contrôle de la véracité des rédacteurs. Les infox et les thèses complotistes côtoient la vérité des faits.
Les dircoms ont compris l’environnement. Même en situation tendue, ils publient un tweet court d’informations factuelles générales, jusqu’à un équivalent un peu plus tard. Ces infos brutes – et totalement maîtrisées – seront reprises dans la presse davantage que le communiqué de presse qui ouvrait l’appétit de questions des journalistes. Le président de la plus grande puissance mondiale agit-il autrement ? Les conférences de presse sont plus rares et réservées à l’annonce des résultats financiers ou la présentation des nouvelles orientations stratégiques. Le dirigeant de l’entreprise les assure en majesté. Si les relations presse valent encore, c’est dans le sens lobbying avec les rencontres informelles entre les dircoms et les journalistes clés pour eux et les directeurs de publication. Les points-presse sont moins utilisés. Le médium est bien le message. Les deux privilégient la brièveté.
Pour compenser, la publicité, qui fut un moyen de pression et parfois une sorte de chantage vis-à-vis des éditeurs de presse, est devenue un vecteur plus courant du mass-média communicant. Sa force, couplée à celle de l’achat d’espace, m’apparaît grandissante. Ce constat ne concerne pas seulement la communication corporate qui va jusqu’à « se contenter » de pages limitées à la présentation d’un texte et d’une signature, mais il vaut aussi pour les annonces classiques par lesquelles les entreprises vantent la qualité de leurs services et produits. Elle est utilisée sans honte et sans retenue, y compris en temps de crise. On ne s’efface plus face à un missile d’attaque, on riposte en lançant un nuage de drones. Nouvelle tactique.
La combinaison d’action de bonnes agences de conseil, de publicité, et d’achat d’espaces se révèle avoir une puissance de frappe sans équivalent. Il « suffit » d’avoir une veille de qualité et une réponse ciblée au bon moment pour atteindre ses publics avec une précision inégalée. Urbi et orbi.
C’est pourquoi, le travail amont du dircom – notamment avec une veille chirurgicale et si nécessaire mondiale – en collaboration étroite avec les directions financière, marketing – fonction que le dircom peut cumuler à la sienne – et avec les avocats est essentiel.
Ajoutons que les dircoms sont très proches de leurs patrons devenus souvent de bons communicants. Il y a même des patrons « stars » à la capacité communicationnelle forte. On peut penser à ceux de TotalÉnergies, Renault, Stellantis, Leclerc et d’autres. S’ils font de mauvais choix stratégiques et qu’ils les clament avec autorité, ce qui est nécessaire, ils le paient cher.
La tendance est radicalement différente de celle des années 1990 où le pouvoir politique était « socialiste ». Les patrons n’étaient pas particulièrement à la fête communicante. Aujourd’hui, dans les sondages, les Français disent voir d’un bon oeil une candidature de l’un d’entre eux à l’élection présidentielle. Les temps changent et la parole des entreprises avec.

  • Tu définis la communication d’entreprise comme une nouvelle manière de rechercher et de gérer l’assentiment, tu assumes toujours cette définition ?

La formule revient, je crois, à un général dircom. Elle est toujours valable. On a vu l’importance de la réputation, garantir un assentiment positif demeure un axe principal si on veut amortir les crises qui, naturellement, ne manquent pas de surgir.
La « communication de crise » – pour moi une simple composante d’une intervention plus large – n’est plus une spécificité aussi décisive. Demeurent bien sûr l’importance du porte-parole (pompiers, militaires, ingénieurs, préfets, etc.) dont il faut noter la très grande amélioration, visible et efficace.
L’actualité n’est pas avare de sujets importants : les PFAS, les pesticides, les bébés décédés après absorption de lait infantile, la production d’eaux minérales hors des clous, celle de pizzas impropres à la consommation, mais les entreprises échappent davantage aux communications agressives des opposants. Naturellement, il y a des exceptions, et certaines doivent assumer des révisions déchirantes et des coûts importants, notamment par des fermetures de site industriels. Mais si l’on s’en tient à la définition de l’assentiment, sont-elles profondément touchées ? À part quelques exceptions, je ne le pense pas. Notamment parce qu’elles sont mieux armées par des outils de communication plus affûtés et qu’elles sont plongées, comme nous, dans un environnement si confus qu’il étouffe tout. Dans la masse informationnelle, on oublie plus vite. Très vite. Les entreprises savent aussi mieux gérer « l’exfiltration » de leurs dirigeants et elles n’hésitent pas pour changer de nom. Elles savent mieux durer et se développer à l’inverse du monde politique embourbé dans la défiance et qui, lui, dont on attend tout lorsqu’il est au pouvoir, est attaqué chaque jour sur chaque décision ou projet.

  • Si tu refaisais une suite de ce livre, sur quoi insisterais tu ?

J’interrogerais mes interlocuteurs sur les moyens qu’ils comptent utiliser afin de se faire entendre par l’argument de raison alors que nous vivons dans un monde dominé par la réaction liée à l’émotion. Avoir le point de vue et la vision de dircoms, mais aussi de dirigeants, de décisionnaires de l’État, de responsables politiques et associatifs et d’élus pourrait être intéressant et productif. Face au déferlement affirmatif qui fait le « narratif » commun par sa force de simplification et de répétition, il convient de redresser la barre et de faire mesurer au plus grand nombre la complexité des interactions qui président à toute prise de décision. Je crois que c’est le sujet démocratique principal.
Nous vivons dans un monde de turbulences, de bouleversements technologiques, de changement techniques et culturels. Des articles sérieux évoquent une chute du niveau d’attention et une baisse tendancielle de celui des connaissances. Les pertes de repères sont nombreuses à égarer les esprits qui se cherchent, se perdent et à la fin ne cherchent plus rien. La communication peut participer de la rééducation et ouvrir de nouveaux chemins de confiance.
C’est un enjeu de communication qui doit être exprimé sans effets, tel quel, clairement, et abordé frontalement avec les citoyens. Tranquillement, avec pédagogie, dans la durée mais avec obstination. C’est un vaste chantier où une interrogation profonde sur les changements décisifs des nouveaux médias, amplifiés par l’IA, et le pouvoir réel des influenceurs et de leurs « manipulateurs » s’impose collectivement. Cette indispensable connaissance technique et philosophique, devra zigzaguer pour éviter les bombes à fragmentation d’infox et les thèses complotistes. Une telle enquête ne peut être sérieuse que soutenue par des expertises.

La confusion des consommateurs à l’ère de la prolifération des informations sur l’alimentation durable : étude des processus sous-jacents

Une thèse présentée par Axelle Dorisse

Le 4 décembre 2025 à l’Université catholique de Louvain (Belgique), la thèse intitulée « Food Consumer Confusion in the age of sustainable food information proliferation: investigating the underlying processess » a été présentée et défendue par Axelle Dorisse. Cette thèse en sciences de gestion a été dirigée par Karine Charry et Béatrice Parguel. Le jury était composé d’Ingrid Poncin, de Laurent Bertrandias et d’Alice Grønhøj.

Contexte :

En matière d’alimentation, les consommateurs sont de plus en plus attentifs à ce qu’ils achètent : qualité nutritionnelle, impact environnemental, conditions des travailleurs ou respect du bien-être animal, font maintenant partie des critères d’achat alimentaire. L’essor du marché bio en est un exemple (Demeritt, 2024). Pour guider les consommateurs dans leurs choix, industriels et décideurs publics multiplient les labels et allégations : plus de 230 labels durables ont été recensés dans l’UE en 2025 (Conseil européen, 2025).

Bien qu’ayant pour objectif de renforcer l’autonomie des consommateurs, cette profusion d’informations tend paradoxalement à accroître leur confusion. La multiplication des labels et des allégations favorise en effet l’émergence d’informations potentiellement trompeuses, en raison d’un encadrement réglementaire encore insuffisant (Cour des comptes européenne, 2024). Par ailleurs, des divergences d’avis entre experts sont observées (par exemple concernant les bénéfices de l’alimentation biologique), tout comme des conflits entre labels coexistant (Nutri-Score et Planet-Score). Enfin, certaines allégations (« sans produits laitiers » versus « sans lactose ») ou labels (label biologique local et label biologique européen) présentent des similarités susceptibles d’induire le consommateur en erreur.

Notre principale question de recherche est la suivante : la prolifération de l’information alimentaire durable induit-elle une confusion chez les consommateurs, et si oui, comment ?

Cadre théorique et méthodologique :

Le principal cadre théorique utilisé est celui de la théorie de la confusion des consommateurs. Précisément, ce travail doctoral repose sur les travaux de Mitchell et Papavassiliou (1999) mettant en lumière les causes de la confusion des consommateurs (la surcharge d’information, l’ambiguïté de l’information et la similitude entre les informations) ; et sur ceux de Chauhan et Sagar (2021) qui recensent les antécédents, modérateurs, médiateurs et conséquences de la confusion des consommateurs. Nous exploitons également les littératures sur la multi-labellisation et sur le traitement de l’information.

Cette thèse de doctorat repose sur une méthodologie mixte, en accord avec l’approche post-positiviste. Plus précisément, elle utilise une approche qualitative recourant à 19 entretiens exploratoires semi-structurés, ainsi qu’une approche quantitative avec 4 expérimentations contrôlées randomisées en ligne.

Résultats :

Le premier essai aborde le contexte général de la prolifération de l’information et introduit un cadre conceptuel décrivant les mécanismes à l’origine de la confusion. Il montre comment une information excessive, ambiguë, contradictoire ou similaire peut induire des stratégies d’adaptation heuristiques, réduire l’efficacité des messages ou favoriser une attitude négative envers l’industrie alimentaire. Un faible comme un fort niveau de littératie alimentaire peuvent exacerber la confusion, respectivement par incompréhension ou par scepticisme. L’essai met également en évidence le rôle des réponses émotionnelles, positionnant la confusion comme une expérience à la fois cognitive et émotionnelle.

Le deuxième essai examine deux processus cognitifs clés de la confusion (à savoir la charge cognitive et le scepticisme situationnel) à travers le prisme de la multi-labellisation (i.e., la combinaison de plusieurs labels sur un même packaging). L’étude 1 identifie ces mécanismes ; l’étude 2 confirme leur rôle médiateur dans la relation entre des labels à valences opposées (ex. : Nutri-Score A et Eco-Score E) et la confusion générale, et suggère l’absence d’un effet d’entraînement (bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires). L’étude 3 réplique les effets médiateurs observés.

Le troisième essai approfondit cette analyse en identifiant les conditions dans lesquelles la multi-labellisation génère de la confusion et en évaluant ses effets sur le choix. Nous manipulons la valence des labels (similaire vs opposée) ainsi que leur orientation, individuelle (ex. santé avec le Nutri-Score) ou collective (ex. environnement avec le label de pêche durable). Des labels à valences opposées provoquent systématiquement de la confusion, qu’ils portent sur des dimensions individuelles et collectives ou exclusivement collectives. Si cette confusion n’influence pas directement les intentions d’achat, elle réduit la satisfaction morale lorsque les deux labels sont orientés vers le collectif, ce qui diminue indirectement les intentions d’achat. À l’inverse, des labels à valences concordantes ont un effet direct sur les intentions d’achat : positif lorsqu’ils sont tous deux collectifs, et négatif lorsque leurs orientations divergent.

Implications :

Cette thèse contribue à la littérature sur la confusion du consommateur et la multi-labellisation, et enrichit les travaux sur le traitement de l’information. Nous proposons également des recommandations aux managers et décideurs politiques afin de les aider à informer les consommateurs tout en limitant la confusion :

  • Renforcer la littératie alimentaire à travers des campagnes publiques et outils interactifs (ex. : quiz sur la nutrition à l’école).
  • Privilégier des labels claires, crédibles et en nombre limité (ex. : projet de label nutritionnel européen en 2025).
  • Développer des meta-labels : regrouper les labels existants en un message global pour clarifier les enjeux de durabilité (ex. : le Planet-Score).
  • Adapter l’information aux profils consommateurs : proposer des formats variés (ex. : détaillés pour les consommateurs les plus informés, simplifiés pour les publics moins informés).

En cherchant à réduire la confusion et à soutenir des choix plus durables, ce travail contribue au champ du marketing social.

L’impédimentologie: penser l’obstacle pour changer les comportements

Lucas Verhelst est architecte-urbaniste de formation. Il s’est intéressé depuis une dizaine d’années aux enjeux de la transition et a co-créé l’i3, Institut International d’Impédimentologie, qui est le pendant associatif d’un ouvrage collectif dont il a dirigé l’écriture, publié aux éditions de l’Aube en novembre dernier et intitulé « Manuel d’un monde en transition(s) ».

En créant l’i3, Lucas Verhelst a également lancé un nouveau courant de recherche-action: l’impédimentologie, ou pensée de l’obstacle.

Propos recueillis par Cécile Gruet

Le Manuel d’un monde en transition(s) « pour les nuls », qu’est-ce que c’est ?

Les conditions de vie se durcissent, et ça ne va pas en s’arrangeant. Cette idée s’est cristallisée autour du concept d’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique caractérisée par le rôle prépondérant des activités humaines causant des changements profonds.

Vis-à-vis de chacun des symptômes de cet Anthropocène, les transitionneurs (les “résolveurs de problèmes”) ont formulé des réponses et un mode opératoire. Or, les solutions qu’ils préconisent ne sont que peu appliquées du fait d’obstacles au changement présents en nous ou dans nos structures collectives.

Le Manuel d’un monde en transition(s) est un ouvrage collectif, que j’ai dirigé et qui a été co-rédigé par 18 auteurs et autrices dont le but est de recenser les paradigmes humains faisant obstacle au changement ; et de proposer une méthode visant à les traiter.

Le livre est structuré de la sorte :une première partie liste les pierres d’achoppement ou obstacles, la deuxième identifie un expédient (ou antidote) par obstacle.

Une transition, laquelle ?

C’est à une infinité de petits points de blocage que nous sommes confrontés, et non pas à UN seul obstacle, qu’il conviendrait de « faire sauter ». Le cœur d’une pensée de l’obstacle se situe dans la multitude des pierres d’achoppement se trouvant en travers de notre route.

Il n’est pas rare d’entendre dire qu’une fois le dogme de la croissance tombé, tout le reste ira tout seul. Or, cette vision réductionniste nie la complexité du monde dans lequel nous vivons. Il découle de ces considérations que le traitement des 101 obstacles au changement identifiés dans cet ouvrage ne saurait s’appliquer à UNE transition, mais à DES transitions.

À quel public cible est destiné cet ouvrage ?

Le grand public. Même si cet ouvrage peut paraître technique, si nous avions écrit un ouvrage destiné à des experts, le simple fait de le parcourir aurait été indigeste pour le commun des mortels. Contrairement à un ouvrage à portée scientifique, le sujet du Manuel n’a de sens que si les populations civiles s’en emparent. Tant que la transition restera un truc d’ingénieurs et de systémicien avec une vision bottom up, ça aura un intérêt minime.

Il y a un public plus averti, les transitionneurs. Pas nécessairement celles et ceux que l’on appelle les « rockstars de la transition », les consultant-es que l’on entend à la radio mais plutôt « les transitionneurs du quotidien », c’est-à-dire celles et ceux qui aimeraient faire bouger les choses, mais qui sont forcé-es de constater que ça coince.

Par exemple, de nombreuses communes aspirent à devenir pionnières en matière de transition mais butent sur ces obstacles. À ceux-là, nous faisons un appel du pied, et leurs disons : « effectivement, ça coince, mais à ce sujet, deux choses : d’une part, nous nous sommes amusés à recenser tout ce qui peut coincer ; d’autre part, nous avons réfléchi à une méthode pour traiter le problème ».

Pouvez-vous nous en dire un peu plus concernant ces grille quadri thématique que vous proposez (la neuropsychologie, l’épistémologie, la politologie et la sociologie) ?

Lorsque nous avons, mes 18 camarades et moi-même, commencé à inventorier ce qui nous apparaissait comme étant des obstacles au changement, il a fallu classer ces obstacles en catégories. Et il nous est vite apparu que ces obstacles au changement relevaient :

  • soit des dysfonctionnements de notre cerveau, en particulier de notre cognition (les « pierres d’achoppement neuropsychologiques ») ;
  • soit de notre méconnaissance du fonctionnement des connaissances humaines, de nos difficultés à appréhender la complexité ou à comprendre des notions abstraites, (les « pierres d’achoppement épistémologiques ») ;
  • soit de nos difficultés à appréhender la gestion du pouvoir politique et ses différents outils institutionnels (les « pierres d’achoppement politologiques ») ;
  • soit enfin – et c’est la catégorie la plus importante en termes de quantité d’obstacles – de nos difficultés intrinsèques à nous comprendre les uns les autres, à nous organiser, à interagir, à échanger des informations ou à partager des connaissances (les « pierres d’achoppement sociologiques »).

D’où vous est venue cette idée de faire un focus sur la notion d’obstacle ?

Je m’intéresse à l’actualité des transitions et ce que j’observe, si je fais un bilan des 30 années écoulées, c’est que la teneur des discours a évolué. Jusque dans les années 2000, on alertait sur les conséquences de l’anthropocène avec un focus sur le réchauffement climatique et ses conséquences. En parallèle, on déplorait le fait qu’on ne parlait pas suffisamment d’écologie, et que les choses n’avançaient pas assez en raison d’une non-prise de conscience du problème par les populations civiles.

À partir des années 2005-2008, en même temps qu’on l’on continuait d’alerter sur l’origine du problème et de ses conséquences, on a commencé à s’atteler à la proposition de réponses. C’est ce que l’on a appelé les transitions. Ça a commencé en 2005 avec le mouvement des « Villes en transition » mené par Rob Hopkins et de cette idée de la « transition écologique », qui a initié l’idée selon laquelle il nous fallait changer de trajectoire collective pour nous préparer à la fin de l’abondance des énergies fossiles.
Dans les années 2010-2020, il y a eu une explosion de solutions pour répondre à la question de l’anthropocène. Énergétique, agro-alimentaire, territoriale, … les qualificatifs que l’on a accolés au mot de transition ont foisonné. Les concepts aussi ont foisonné : économie circulaire, commerce équitable, sobriété énergétique, décroissance, l’entreprise contributive, l’hydrologie régénérative, la ville du quart d’heure, l’économie du donut, bref, une myriade de pistes d’action intéressantes, qui ont eu le mérite de proposer des perspectives en réponse à la question du « comment».


On est encore dans cette période de foisonnement de solutions. En parallèle, un autre phénomène est en train d’émerger. On se rend compte petit à petit que toutes ces solutions, en dépit de leur pertinence, n’ont pas l’effet escompté et ne sont pas appliquées par suffisamment de personnes.
Cette phase dans laquelle on est en train d’entrer depuis 3 ou 4 ans signe le début d’une prise de conscience : des obstacles se dressent sur la route de la mise en œuvre de concepts pourtant pertinents.

Suite à ces réflexions, mes 18 compagnon-nes et moi-même nous sommes dit qu’il y avait un sujet à creuser autour de cette question des obstacles. Pour nous, cette question des obstacles à la transition est un impensé de la littérature contemporaine.

En fait, le seul antécédent sur le sujet est un article de Jack Harich, publié en 2010 dans une revue américaine peu connue, la revue System Dynamics Review, et qui s’intitulait : « La résistance au changement, au cœur du problème de la durabilité environnementale ».

Vous avez créé un nouveau courant dans la recherche-action : l’impédimentologie. Qu’est-ce que ce mot difficile à prononcer signifie ?

Nous avons envisagé différents mots : obstaclologie, obstruologie, etc. Mais ils n’offrent pas une assise étymologique sérieuse pour pouvoir servir de socle à une discipline scientifique.
La racine impedi (« dans les pieds », en latin, et au sens figuré, « obstacle, empêchement ») est présente en anglais, en français, en espagnol, et italien, en portugais. On dit impediment en Anglais pour dire « obstacle », impedimenta en Français, et impedimento est espagnol, en italien et en portugais, donc… ça a du sens.
Il est vrai que le mot « impédimentologie » n’est pas facile à prononcer. Mais cela présente aussi un avantage : ce ne sera jamais récupéré par le politique ou le monde de la finance !

Ces obstacles, vous proposez de les dépasser, de les contourner, de les lever, de les renverser, de les franchir, de les surmonter ? Quel sort leur réservez-vous ?

En réalité, aucun de ces verbes du champ lexical ne convient. Bien sûr, au sens littéraire, lorsque vous évoquez la nécessité de franchir un obstacle, on comprend ce que ça veut dire : se débarrasser d’une difficulté. Sauf que, pour un problème complexe, il ne suffit plus d’engager un rapport de force ou d’opter pour des stratégies d’évitement. Dès que les problèmes auxquels vous êtes confrontés dépassent un certain degré de complexité, comme c’est le cas en ce moment avec l’Anthropocène, alors la logique du « contourner-renverser-franchir » ne fonctionne plus.

Un mot fonctionne, c’est le verbe « traiter ». Il est intéressant parce que, lorsqu’on s’intéresse à son étymologie (en latin : tractare), il a deux significations : d’une part « traîner avec violence »mais également : « prendre soin de », « s’occuper de », « gérer ».

Pensez-vous qu’il puisse y avoir d’autres expédients que la centaine recensée ?

Les expédients sont des outils. Donc par souci d’esprit de synthèse, nous avons formulé un outil par obstacle. Si on veut mener une démarche impédimentologique, il faut penser en arborescence et nous doter d’une boîte à outils la plus fournie possible. Mais ce n’est pas quelque chose que l’on peut développer dans un livre destiné au grand public.

Qu’est-ce qui pourrait empêcher l’impédimentologie de devenir une discipline reconnue comme utile dans l’action pour les transitions ?

J’en vois 3 ou 4 :

– Le premier, c’est que notre société est câblée pour voir dans la notion d’obstacle quelque chose de négatif, et dans toute attention à leur égard la manifestation d’attitudes pessimistes ou défaitistes. Cette réticence peut créer une forme de rejet.

– Le second, c’est que même si nous arrivons à convaincre la population, des difficultés relevant de notre propre conditionnement se feraient jour. Nos paradigmes (tels que la notion de propriété, le dogme de la croissance économique, le fonctionnalisme, etc.) sont à ce point ancrés dans chacun de nos gestes du quotidien, qu’on ne saurait s’en débarrasser « d’un claquement de doigts ». L’homéostasie sociétale fait donc partie de ces obstacles.

– Le troisième obstacle concerne la communauté des transitionneurs. Ils n’ont pas forcément intérêt à accepter l’idée qu’il existe des obstacles aux solutions qu’ils proposent. Soit pour des questions d’ego, soit parce qu’admettre que des empêchements à la mise en place de leurs concepts existe peut leur faire craindre que les bénéficiaires usuels ne voient plus d’utilité à leurs services (conférences, tables rondes, rapports, prestations de conseil, etc.).

– Enfin,  il est à parier que de nombreux groupes de pression issus du front conservatiste auront pour intérêt de maintenir la multitude d’obstacles structurels parsemant notre route.

En quoi cette cartographie que vous proposez (le codex) peut-elle être utile aux pouvoirs publics, aux décideurs ?

Le codex des obstacles offre l’avantage de rassembler dans un espace restreint une assez grande quantité d’informations, à savoir 101 obstacles à la transition. Nous croyons beaucoup dans le potentiel d’action que rend possible le recensement d’une grande quantité d’informations en un format réduit.

Le codex peut s’apparenter à un « crible ». Il s’agit pour un comportement de se demander, à l’aide du codex, si celui-ci relève de raccourcis cognitifs, d’infobésité, de brown-out, etc. C’est ce que l’on appelle l’opération de criblage. En une ligne, c’est un travail d’introspection afin de déterminer si, pour une organisation, celle-ci est sujette à tel ou tel type d’obstacle. Le codex est donc un révélateur. Et il est difficile de le faire mentir

Pensez-vous créer un parcours de formation en lien avec l’impédimentologie ?

Ça fait partie des choses que l’on envisage. Il est clair que la faculté à traiter des obstacles au changement étant nouvelle, les personnes intéressées de suivre une formation continue sur ces sujets devraient pouvoir être accompagnées.

Entre discours dominant et perceptions citoyennes : les représentations sociales de la transition écologique au Québec

Le 17 décembre 2025, à l’Université du Québec à Montréal, Justine Lalande a présenté et défendu sa thèse de doctorat intitulée « Entre discours dominant et perceptions citoyennes : les représentations sociales de la transition écologique au Québec ». Cette thèse en communication a été dirigée par Stéphanie Yates. Le jury de soutenance était composé de Pénélope Daignault (Université Laval), René Audet (École des sciences de la gestion, UQAM), Anne-Sophie Gousse-Lessard (Département de psychologie, UQAM) et Stéphanie Yates (Département de communication sociale et publique, UQAM).

Au fil des dernières années, la transition écologique s’est imposée comme une référence incontournable de l’action publique. Elle structure les politiques gouvernementales, irrigue les discours médiatiques et oriente les stratégies industrielles. Cette omniprésence contribue à la présenter comme une évidence, parfois même comme un consensus. Pourtant, dès que l’on s’attarde aux manières dont elle est comprise et appropriée socialement, cette apparente unité se fissure.

Du point de vue des citoyen·nes, la transition écologique ne renvoie pas à une définition stabilisée. Elle se décline en significations multiples, parfois contradictoires, souvent traversées par des tensions. Loin d’être un simple projet technique, elle apparaît comme un objet social chargé symboliquement, profondément politique. C’est précisément cet espace de tensions que cette thèse cherche à éclairer.

La transition écologique comme objet communicationnel

Plutôt que d’aborder la transition écologique à partir de ses dispositifs ou de ses instruments de mise en œuvre, la recherche propose de la saisir comme un objet communicationnel. L’attention se porte sur les cadres de sens qui permettent de la définir, de la justifier ou, au contraire, de la contester dans l’espace public.

Ce déplacement repose sur une hypothèse centrale. Les résistances, les adhésions partielles ou les formes de distance observées à l’égard de la transition écologique ne relèvent pas d’un déficit d’information. Elles sont intimement liées aux représentations sociales qui organisent la manière dont le changement est pensé, évalué et hiérarchisé. Ce sont ces représentations qui donnent sens à la transition, mais qui en fixent aussi les limites.

Méthodologie et articulation des terrains

Pour saisir cette complexité, la recherche s’appuie sur une approche mixte, déployée en trois phases. D’abord, une analyse du discours politique, menée à partir des débats parlementaires de la 43e législature à l’Assemblée nationale du Québec, permet d’identifier les contours du discours dominant sur la transition écologique. Ce matériau institutionnel est ensuite mis en dialogue avec 29 entretiens semi-dirigés réalisés auprès de citoyen·nes québécois·es, puis avec les résultats d’un sondage populationnel mené auprès de 1 025 répondant·es au Québec.

Ce dispositif permet de croiser les niveaux d’analyse. Il donne accès à la construction institutionnelle du sens, aux discours situés des individus et à la manière dont certaines représentations circulent plus largement dans la population.

Des représentations sociales différenciées et hiérarchisées

L’analyse du discours politique met en évidence une forte prégnance d’un cadrage technocentré de la transition écologique. Celle-ci est majoritairement pensée comme une transition énergétique, orientée vers des solutions techniques et comportementales, dont l’électrification des transports constitue l’exemple emblématique. Cette vision tend à reléguer au second plan les dimensions structurelles de la crise environnementale.

Du côté des entretiens, quatre représentations sociales de la transition écologique se dégagent. Elles renvoient respectivement à l’importance accordée aux actions individuelles, à la sensibilisation, à la décroissance et au rôle du gouvernement. Ces représentations coexistent, mais elles ne bénéficient pas de la même légitimité sociale.

Le sondage confirme d’ailleurs la prédominance des représentations axées sur les actions individuelles et l’intervention gouvernementale, alors que les approches plus critiques ou transformatrices (la décroissance) demeurent marginales.

Ces résultats permettent de mettre en lumière un double décalage. D’une part, les représentations sociales dominantes dans la population ne recoupent que partiellement la vision énergétique portée par les décideurs politiques. D’autre part, elles sont traversées par une tension persistante entre individualisation et collectivisation de la responsabilité, une tension qui contribue à reproduire certaines positions privilégiées dans l’espace social.

Une lecture bourdieusienne : la transition comme distinction sociale

L’un des apports théoriques de la thèse consiste à analyser la transition écologique à partir de la notion bourdieusienne de distinction. Dans cette perspective, la transition fonctionne comme un principe de différenciation sociale, à travers lequel s’exercent des formes de pouvoir symbolique.

Le discours dominant sur la transition écologique est produit au sein de champs dotés de ressources spécifiques, qui leur permettent de définir ce qui est présenté comme une transition légitime. Ce cadrage valorise certaines pratiques et certains engagements, souvent associés à la capacité de consommer autrement, de faire des choix technologiques coûteux ou d’adopter des modes de vie qualifiés de vertueux. L’achat d’un véhicule électrique neuf, la rénovation énergétique majeure ou la consommation de produits biologiques en constituent des exemples récurrents.

Ces pratiques sont fréquemment présentées comme universalisables. Elles reposent pourtant sur des conditions matérielles et symboliques qui ne sont pas également distribuées. Du côté des perceptions citoyennes, cette mise en récit produit des effets ambivalents. Si les objectifs environnementaux sont largement reconnus, la transition est aussi vécue comme socialement sélective. Elle devient alors un marqueur de respectabilité, voire un instrument de distinction morale, plutôt qu’un projet collectif inclusif.

Cette logique est particulièrement visible lorsque la transition est cadrée à travers la responsabilité individuelle. En mettant l’accent sur les « bons choix » à faire au quotidien, le discours dominant tend à invisibiliser les contraintes structurelles. Il accentue du même coup les écarts entre celles et ceux qui disposent de marges de manœuvre suffisantes pour se conformer aux normes écologiques et celles et ceux pour qui ces normes entrent en tension avec des réalités économiques, territoriales ou professionnelles.

Dans ce contexte, les résistances mises au jour par la thèse ne sauraient être interprétées comme un simple refus du changement. Elles traduisent plutôt un décalage entre des dispositions sociales forgées par des trajectoires spécifiques et un récit de transition qui valorise des pratiques parfois difficilement accessibles. La transition apparaît alors comme un espace de lutte symbolique, structurant à la fois les adhésions et les formes de scepticisme observées dans l’espace public.

Penser la transition comme un projet politique et démocratique

En définitive, cette thèse invite à penser la transition écologique comme un projet politique à part entière, traversé par des rapports de force et des visions du monde concurrentes. Reconnaître cette conflictualité ne constitue pas un échec. C’est, au contraire, une condition essentielle pour ouvrir un débat démocratique à la hauteur de la crise climatique.

Les résultats suggèrent par ailleurs que les représentations sociales actuellement dominantes ne suffisent pas à répondre à l’ampleur des transformations requises. En restant largement centrées sur l’adaptation individuelle et sur des solutions technocentrées présentées comme neutres, elles tendent à restreindre l’horizon de ce qui est perçu comme possible.

Penser la transition écologique implique alors un déplacement plus profond des normes sociales. Il s’agit de questionner ce qui est tenu pour acceptable, désirable ou valorisé, mais aussi de remettre en cause les symboles de réussite, de confort et de progrès qui structurent encore les imaginaires collectifs. La légitimité de la transition se joue aussi là, dans la capacité à transformer les cadres symboliques à partir desquels les sociétés définissent ce qui vaut d’être poursuivi.

Que faire ?

Sur le plan opérationnel, cette recherche invite à déplacer certaines manières de concevoir et de mettre en œuvre la transition écologique. Concrètement, cela suppose d’abord de reconnaître la pluralité des représentations sociales en circulation et d’en tenir compte dans la conception des politiques publiques, plutôt que de présumer d’une adhésion fondée sur un récit unique. Intégrer ces représentations en amont permettrait de mieux anticiper les résistances, et conséquemment de favoriser l’acceptabilité sociale des mesures.

La thèse plaide également pour un rééquilibrage des registres de justification mobilisés dans l’action publique. Il s’agit de sortir d’un cadrage exclusivement technocentré ou individualisant pour rendre visibles et souhaitables les dimensions structurelles de la transition, notamment les enjeux de redistribution, de justice sociale et de responsabilité collective. Ce déplacement implique de revoir les narratifs institutionnels, mais aussi les indicateurs de succès utilisés pour évaluer les politiques de transition.

Enfin, sur le plan des pratiques de communication et de participation publique, les résultats suggèrent la nécessité de dépasser les logiques de sensibilisation descendante. Des dispositifs délibératifs plus substantiels, capables d’accueillir le dissensus et de reconnaître la légitimité des désaccords, apparaissent essentiels pour renforcer la légitimité sociale des projets de transition.

Ces pistes offrent ainsi un cadre d’action pour repenser la transition écologique comme un processus social et politique, dont la crédibilité dépend autant de ses dispositifs concrets que de sa capacité à transformer les normes et les rapports de pouvoir qui structurent l’espace social.

Crédit photo : Guillaume Lamy

L’« effondrement » écologique, entre perte de prise et pouvoir des mots : une thèse présentée par Joseph Gotte

Le 11 juin 2025 à l’Université Paris-Est Créteil, la thèse intitulée « L’“effondrement” écologique, entre perte de prise et pouvoir des mots. Analyse sociodiscursive de l’engagement d’intellectuels en Europe francophone (2015-2023) » a été présentée et défendue par Joseph Gotte. Cette thèse en sciences de l’information et de la communication a été dirigée par Claire Oger. Le jury de soutenance était composé d’Isabelle Garcin-Marrou (Sciences Po Lyon), d’Andrea Catellani, (Université catholique de Louvain), de David Douyère (Université de Tours), Nataly Botero (Université Panthéon-Assas), Marianne Doury (Université Paris Cité) et Bruno Villalba (AgroParisTech).

Cette recherche doctorale s’intéresse au discours d’intellectuels qui se présentent comme « collapsologues », « décroissants » ou « écologistes radicaux » et contestent les cadrages institutionnels des enjeux environnementaux, en termes de « développement durable » et, plus récemment, de « transition écologique ». Quoique d’obédiences variées, ces personnalités publiques partagent des doutes quant à la capacité des dispositifs encadrés par la loi à satisfaire les besoins d’une population mondiale croissante, victime d’un durcissement des conditions d’habitabilité terrestre. La possibilité d’un effondrement planétaire tient une place de choix dans leurs prises de parole, en particulier depuis 2015, et constitue, en conséquence, le thème central de ce travail.

Cadre théorique, méthodologique et problématique

À l’intersection entre l’analyse du discours dite « française » et les recherches en communication politique, cette thèse aborde les discours de l’effondrement à travers l’analyse qualitative d’un corpus hétérogène composé de 86 ouvrages de genres divers (essais, bandes dessinées, ouvrages collectifs…), 50 vidéos disponibles sur YouTube et Dailymotion, ainsi que 13 films et séries documentaires et fictionnels parus en France, en Belgique francophone et en Suisse romande. Cette recherche est complétée par l’éclairage de 32 entretiens semi-directifs et de 32 sessions d’observation.

La probabilité croissante d’une catastrophe révèle chez les enquêtés un sentiment de perte de prise sur l’état du monde et son évolution. Nombre d’intellectuels étudiés soulignent, en ce sens, que « le monde est engagé dans une dynamique de rétrécissement des possibles ». Or, ces intellectuels ne se contentent pas d’attendre passivement l’effondrement une fois cette perspective établie. Ils investissent l’espace de la communication, entreprennent un travail d’alerte et dessinent de nombreuses perspectives d’action « à l’ombre de la catastrophe » – qu’il s’agisse d’éviter l’effondrement, de l’atténuer, de s’y préparer, ou parfois encore de le précipiter. La problématique au cœur de cette thèse vise donc à éclairer les modalités de leur engagement a priori paradoxal : comment par un discours qui expose une perte de prise inédite sur l’état du monde, ces intellectuels tentent-ils, dans le même temps, de réintroduire des prises sur la situation qu’ils décrivent ? Trois axes permettent de restituer ici quelques éléments de réponse fournis par ce travail.

Une croyance dans le pouvoir des mots

En dépit du discours de rupture qu’ils portent, les acteurs étudiés semblent s’inscrire dans le renouvellement d’un répertoire d’action typiquement intellectuel, selon lequel un article ou un manifeste valent une bataille. Presque jamais la mobilisation par l’essai, la conférence, la chronique de presse n’est sérieusement reconsidérée, tant ces modalités d’engagement s’imposent sous l’effet de l’évidence pour les intellectuels rencontrés. Leur discours apparait à la fois comme un discours d’impuissance des puissants et des subalternes, et en même temps, il témoigne d’une croyance dans une puissance d’agir discursive permettant d’éviter ou d’atténuer la catastrophe par des actes de langage tels qu’alerter, prédire ou raconter. Face aux critiques dont ils font l’objet, on ne peut enlever aux intellectuels étudiés le fait qu’ils se mobilisent a minima discursivement. L’espace du discours et celui de la communication deviennent des opportunités : des lieux où l’incertitude radicale peut se modaliser ; où les contraintes peuvent être exprimées, et parfois subverties ; où des impossibilités d’agir sont transformées, voire sublimées, en d’autres formes d’action ; où un positionnement politique peut être trouvé. Aux yeux des intellectuels de l’effondrement, il ne s’agit pas tellement de donner – grâce au discours – une consistance à une utopie rêvée, mais de retrouver, d’une façon ou d’une autre, des prises sur un destin qui nous échapperait.

Un rapport complexe au religieux

De précédentes études menées chez les franges « catastrophistes » de l’écologie politique mettent en évidence comment l’univers religieux se trouve parfois convoqué dans la préparation à des temps difficiles. Une telle observation peut-elle être faite à partir du présent objet de recherche ? Le religieux peut-il aider les acteurs étudiés à retrouver des prises sur la situation qu’ils décrivent ? On peut remarquer l’importance, dans les discours étudiés, des références religieuses faites sur un mode négatif, comme si les locuteurs et locutrices, par cette mise à distance des référents religieux, tentaient de prouver qu’un rapprochement avec leur propre personne ou leur propre discours serait infondé. Lorsque ce « stigmate » se trouve au contraire investi et réapproprié, l’usage d’éléments issus des traditions spirituelles et religieuses peut répondre à différentes fonctions. Cette thèse met en évidence comment l’existant – en particulier l’ancien, l’archaïque – se constitue en ressource pour annoncer l’inédit, le complexe – à savoir l’effondrement du monde tel que nous le connaissons.

Parmi les nombreux emprunts symboliques, historiques et culturels qui peuvent être relevés dans les discours retenus, les références, idées et figures issues de la littérature apocalyptique et prophétique tiennent une place de choix. Prenant acte de la façon dont le religieux continue à fournir un réservoir de symboles sur des sujets qui touchent à la finitude humaine, la mort, la catastrophe, nombre d’enquêtés choisissent de puiser dans ce réservoir plutôt que de strictement lutter contre. À partir de ces parallèles opérés par les acteurs eux-mêmes, cette thèse explore le caractère plus ou moins empirique du rapprochement entre l’effondrement écologique et l’Apocalypse johannique, ou encore entre le lanceur d’alerte écologiste et la figure du prophète « de malheur » dans le judaïsme antique.

Une parole politique spécifique

En outre, la littérature sur l’effondrement est régulièrement accusée d’être « dépolitisante », pour sa volonté de supplanter les traditionnels clivages partisans, mais aussi pour sa difficulté à fournir des orientations programmatiques à même d’établir des changements structurels. Plusieurs éléments venant nuancer cette critique sont également abordés dans ce travail, tel que la teneur conflictuelle – voire polémique – des discours étudiés. Différents travaux qui entendent renouveler la façon d’approcher l’objet politique soulignent que le processus de politisation repose sur des énoncés qui introduisent des dissensus et, qu’en ce sens, la dépolitisation peut être envisagée comme un phénomène de rétrécissement du débat d’idées. Or, en mettant en discussion la capacité du politique à répondre à sa mission fondamentale de faire survivre et durer la Cité, le discours effondriste, loin de rétrécir le débat politique, tente de le confronter à son actualité écologique.

Cette thèse revient largement sur les nombreux débats qui traversent les discours étudiés, d’un point de vue à la fois interne à la nébuleuse « effondriste » – différences dans les désignations (avec l’appréciation nuancée du néologisme « collapsologue »), les définitions de l’effondrement (du point de vue de la temporalité, par exemple), les stratégies à adopter pour sensibiliser (faut-il recourir à la peur ? aux scénarios du pire ?) – et externe – relatif aux adversaires politiques réels ou supposés (avec une dénonciation des postures de déni, mais aussi des visions jugées excessivement positives de l’écologie). Cette conflictualité est telle que la proximité entre le corpus effondriste et la littérature de combat, dont le genre du pamphlet est l’un des meilleurs exemples, est fréquemment interrogée dans cette recherche.

Repenser la transition écologique grâce aux sciences humaines et sociales

A l’occasion de la sortie de l’ouvrage collectif sur la communication et le changement climatique, « An Interdisciplinary Approach to Climate Change – Perspectives from the Social Sciences and Humanities », nous nous sommes entretenus avec Andrea Catellani, co-directeur du volume et de l’étude à l’origine du livre.

Propos recueillis par Karine Johannes

Andrea Catellani est professeur de communication à l’Université catholique de Louvain (Belgique). Il co-anime le Groupe d’études et de recherche « Communication, environnement, science et société » de la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC). Il a coordonné le projet de recherche « Overcoming Obstacles and Disincentives to Climate Change Mitigation » (2020-2024), et il participe actuellement au projet « Climate Litigation Actions by the Internationally Marginalised » (CLAIM, 2025-2030).

  • L’objectif de l’ouvrage « An Interdisciplinary Approach to Climate Change Perspectives from the Social Sciences and Humanities » dont vous avez été co-directeur, est d’examiner les apports des sciences sociales et humaines aux réflexions scientifiques et à l’élaboration des politiques publiques sur le changement climatique et la transition écologique. Quels sont précisément ces apports ?

Les sciences sociales et humaines sont nécessaires pour dépasser les préjugés et les fausses évidences sur les perceptions du changement climatique et de la transition écologique. Elles permettent d’éviter une approche uniquement technique et techniciste et de prendre en considération l’humain, les façons de faire sens, et de tenir compte de la part émotionnelle dans les réactions au changement. Les sciences humaines et sociales permettent de sortir des lieux communs et de l’illusion des solutions trop faciles. Il s’agit d’avoir cette phase de rupture, pour reprendre la terminologie de l’épistémologie des sciences humaines et sociales, pour ensuite entamer une démarche de transition réellement efficace, sur de bonnes bases.

  • Cet ouvrage collectif s’inscrit dans le cadre du projet scientifique international « Overcoming Obstacles and Disincentives to Climate Change Mitigation » (2O2CM). Pourriez-vous nous en dire davantage sur cette initiative ?

En effet, pour ce projet, nous avons eu un financement du réseau européen JPI Climate pour comprendre les obstacles à la lutte contre le changement climatique, à partir de différentes disciplines scientifiques telles que la psychologie, la sociologie, la linguistique et l’analyse de discours, et cela dans différents pays, en France, en Belgique et en Norvège.
Ce projet a notamment permis la réalisation de deux thèses de doctorat, l’une en psychologie et l’autre en sciences de la communication ainsi que deux post-doctorats, l’un en linguistique et analyse de discours et l’autre en psychologie. Nous avons également organisé un colloque international de clôture du projet, à Louvain-la-Neuve en mai 2024. Ce livre réunit les meilleures contributions du colloque ainsi que d’autres interventions, qui ont été sélectionnées par une lecture en double aveugle.

  • Quelles disciplines scientifiques peut-on retrouver dans ces différentes contributions ?

La lutte contre le changement climatique et les obstacles rencontrés sont abordés selon plusieurs angles. On peut citer la linguistique et la sémiotique, à travers une recherche sur l’analyse des discours des organisations et des leaders d’opinion sur les réseaux sociaux ; une étude sur une émission pour enfants en Belgique ; ou encore la présentation d’Élodie Vargas, une grande spécialiste de la linguistique en France montrant les effets du greenwashing sur les opinions des consommateurs.
On peut également citer les sciences de l’information et de la communication qui permettent d’analyser les différents supports des messages, les modalités de réception et leurs effets sur la perception des messages de sensibilisation. Les études portent sur les vidéos, les infographies, les posts Instagram ou encore les rapports RSE des grandes entreprises.
Plusieurs contributions mettent également en lumière le rôle joué par les émotions et les représentations dans les comportements face au changement climatique. On peut souligner le travail sur l’eco-anxiété ou encore celui sur les valeurs évoquées par les personnes quand elles parlent des motivations et des obstacles à l’engagement contre le changement climatique, qui peuvent être plutôt égoïstes, altruistes, hédoniques ou biosphériques. Ces travaux sur les valeurs environnementales, produits dans le cadre de la psychologie environnementale, nourrissent l’analyse du discours, et ceci est un exemple d’interdisciplinarité.   
L’anthropologie est également présente, à travers une enquête sur les perceptions et les expériences des habitants des localités autour d’un parc naturel dans le sud de la France et sur leur manière de donner sens et de mobiliser certains savoirs face au changement climatique ; ou encore les sciences de gestion sur l’expérience d’une « bibliothèque d’objets » coopérative en Belgique, et la philosophie avec un chapitre sur une forme d’éducation à la protection de l’environnement.
Des approches plus transversales sont aussi exposées, telles que l’analyse de la résilience communautaire face aux incendies au Portugal. 

  • Quels sont les résultats les plus saillants de ce projet, repris dans la publication ?

Parmi les principales observations, on peut par exemple relever, dans les réponses aux sondages, que les obstacles à la transition écologique résident souvent dans la difficulté à mettre en place des actions concrètes dans la vie quotidienne. Ou encore dans les défis d’organisation des réponses collectives et des réponses individuelles. Les gouvernements et les entreprises sont ainsi souvent identifiés comme des obstacles, formant un système qui résiste à la transformation, selon les répondants.
Un autre obstacle réside aussi dans l’incertitude sur le point de départ du changement systémique, qui doit en prendre responsabilité, et à travers quelles actions et quels acteurs.
Il est également ressorti la nécessité de diversifier la communication selon les groupes et selon les groupes d’âge. Les médias sociaux sont un lieu crucial, par exemple pour les plus jeunes, et avec l’IA, il faudrait remettre cela à jour.
Un autre point à épingler est l’impact important des « role models », des individus ordinaires ou des personnalités qui montrent des exemples positifs et qui sont plus efficaces que des messages porteurs de culpabilité.  
Ces différents résultats révèlent l’importance d’impliquer les publics, à travers des exemples et des applications concrètes dans la vie réelle, d’apporter des explications claires et pédagogiques, fondées sur des bases scientifiques, afin de contrer les obstacles psychologiques et les stéréotypes.  Tous ces résultats sont disponibles sur le site https://change4climate.eu/toolbox/corpora/

  • Les contributions reflètent de grandes disparités selon les parties prenantes et les zones géographiques, dans les perceptions et les approches du changement climatique. Face à cette pluralité d’intérêts, comment créer un changement systémique et élaborer des politiques publiques pertinentes ?

L’idée du livre n’est pas de faire une synthèse, et il n’y a pas un savoir unique ni une recette miracle.  Les chapitres ne visent pas à construire une sorte de « méga modèle » général, mais plutôt à présenter les avancées dans les différents domaines des sciences sociales et humaines, par rapport aux connaissances sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Pour un véritable changement systémique, la communication symétrique, au sens de James Grunig, reste un élément important pour impliquer les gens. Au final, une partie importante de la réduction des émissions, dépend des comportements et de la responsabilité des personnes. Cela doit évidemment aller de pair avec la responsabilité des entreprises et des gouvernements, mais les individus, les consommateurs, les électeurs doivent aussi être impliqués. La science permet donc de déconstruire, de nuancer, de montrer la complexité des facteurs. Les contributions ne proposent donc pas de solutions clé en main mais elles sont plutôt destinées à nourrir la réflexion sur des bases scientifiques, pour induire un changement de qualité. D’autres spécialistes pourront les mettre en musique, par exemple, sur le plan des supports de communication, ou encore l’élaboration des politiques publiques. Néanmoins, le livre contient aussi des exemples concrets comme celui sur la gestion des déchets en France. Cette étude de cas explore des modalités innovantes pour augmenter la sensibilité et promouvoir la réduction, le recyclage et le tri des déchets. Elle montre qu’il faut travailler sur la conscience des personnes, par exemple sur la réduction des déchets et déconstruire le mythe de la poubelle magique, « The magic trash can myth » en anglais, qui donne cette impression qu’une fois mis dans la poubelle, l’objet disparait et n’existe plus. Ce texte présente donc des moyens efficaces et concrets pour augmenter la sensibilité et promouvoir correctement la réduction et la gestion des déchets.

  • L’un des objectifs du projet « 2O2CM » était l’élaboration d’une boite à outils méthodologique de recherche pour les autorités publiques et les citoyens, afin d’améliorer la communication sur le changement climatique. Pourriez vous nous en dire davantage ?

Effectivement, cette boite à outils Toolbox – 2O2cm  est disponible en ligne.  Elle contient différentes ressources produites à partir du projet, tels que des corpus des données (collections de publications sur les réseaux sociaux numériques) qui sont mis à disposition d’autres chercheurs, ainsi que le rapport final et plusieurs publications liées à cette initiative. En outre, elle contient des vidéos qui explorent différentes formes et solutions (vidéo participatives, interactive), créées sous forme d’expérimentations techniques, afin d’effectuer des analyses de réceptions, avec des manuels pour appliquer ces solutions à d’autres contextes.

  • Le projet a été mené dans trois pays européens, la Belgique, la France et la Norvège. Pourquoi ces trois pays spécifiquement ? Prévoyez vous d’étendre l’étude à d’autres pays ?

Le choix des pays est lié aux opportunités de recherche mais il s’agit également de contextes distincts qu’il était intéressant de comparer. En Norvège, les enjeux sont liés au pétrole et au gaz car les richesses du pays sont basées sur les énergies fossiles, or la population développe une sensibilité écologique assez forte, avec une très forte pénétration de la voiture électrique par exemple. La Belgique n’a pas de ressources fossiles et utilise l’énergie nucléaire, mais elle a une forte empreinte écologique et climatique et une opinion publique relativement peu mobilisée dans son ensemble. On connait par ailleurs la centralité du nucléaire en France, et les formes de polarisation concernant l’engagement écologique et climatique présentes dans ce pays. Il était intéressant de comparer ces situations très différentes. Mais il y aura certainement d’autres financements de la part de JPI Climate. Dans notre centre de recherche nous réfléchissons à des nouvelles études sur l’analyse des effets des supports de communication sur la sensibilisation au climat. Par ailleurs, je suis impliqué dans un nouveau projet de recherche sur le contentieux climatique porté par des acteurs dits marginalisés, tels que les Etats insulaires, les groupes de jeunes, les habitants des pays défavorisés, etc. Ce sont autant d’initiatives qui se poursuivent dans l’esprit du projet.  

« La communication peut être un levier d’espoir »

Entrevue avec Marie-Eve Carignan, professeure titulaire au Département de communication de l’Université de Sherbrooke. 20 octobre 2025

Marie-Eve Carignan est cotitulaire et directrice du Pôle Médias de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent. Lauréate du prix Bridge 2025, elle consacre ses recherches à la communication de risque et de crise, à la désinformation et à la polarisation sociale.

Quels sont vos intérêts de recherche ?

Mes intérêts de recherche portent principalement sur le journalisme et les médias : la nature du contenu de presse, les pratiques journalistiques et leur impact en société. J’ai aussi des chantiers plus spécifiques autour de la désinformation et du conspirationnisme, et différents types de fausses informations. Je travaille également sur la communication du risque et de crise, avec plusieurs projets, entre autres en santé publique. Enfin, je m’intéresse aux industries culturelles, notamment leur rôle dans la communication en santé. Ce sont là mes principaux volets de recherche.

Je mène aussi d’autres travaux avec la Chaire UNESCO-PREV, notamment sur les questions d’extrémisme, de discours haineux et de radicalité. C’est un champ complémentaire sur lequel je travaille beaucoup.

Comment en êtes-vous venue à travailler sur ces champs-là ?

Depuis ma maîtrise et mon doctorat, je me suis toujours intéressée aux pratiques journalistiques. Je travaillais alors au Conseil de presse du Québec, où je présidais un comité sur les défis rencontrés par les journalistes couvrant les situations de crise, comme les fusillades et les attentats. Cela m’a incitée à centrer ma thèse sur ces questions : comment les journalistes couvrent-ils les crises ? Comment ces événements affectent-ils leur pratique ? Au fil du temps, j’ai élargi mes recherches à la couverture de la radicalisation et des attentats. La Chaire a pris de plus en plus de place dans mon agenda de recherche, notamment autour de la désinformation. La pandémie a amplifié ce travail : le complotisme et la désinformation sont devenus centraux, tout comme la communication du risque et de crise, particulièrement en santé publique. Tout cela est très complémentaire, car la communication du risque aide à comprendre comment réagir face à la désinformation, aux tensions sociales ou aux menaces collectives.

Tous les domaines dont vous parlez sont souvent liés à des risques, à des dangers, à des problèmes ? A-t-on quand même des raisons d’espérer ou d’être optimistes ? La communication peut-elle être vue comme un atout positif, au-delà de son rôle dans la diffusion de fausses informations ou de discours extrémistes ?

C’est une super question. En tant que chercheurs qui travaillons sur des enjeux difficiles – extrémisme, désinformation, discours violents –, on peut avoir une vision sombre du monde. Mais il est important de se rappeler pourquoi on effectue ce travail : pour prévenir, pour comprendre, et pour construire des réponses empathiques. Nos travaux sur la désinformation et le complotisme sont fondés sur l’empathie et la prévention. Par exemple, dans la désinformation climatique, même si les discours complotistes sont visibles, la majorité des gens font confiance aux institutions et adhèrent aux mesures environnementales. La communication peut réellement changer les choses ; en santé publique, nous avons montré que la transparence, l’écoute et le dialogue renforcent l’adhésion aux décisions. Nous étudions maintenant comment rétablir le dialogue sur des enjeux polarisants – climat, immigration, genre – grâce à des initiatives de dialogues démocratiques et à des approches comme l’entretien motivationnel, qui favorise l’écoute et la compréhension mutuelle.

Le succès de la série « Empathie »* n’est-il pas justement le signe de ce besoin de mieux partager et de mieux s’écouter ?

Oui, tout à fait. C’est révélateur. Dans notre livre « Mon frère est complotiste » (2022-2023), nous insistions déjà sur ce besoin d’écoute. Beaucoup de méfiance envers les institutions vient du sentiment de ne pas être entendu. Les gens qui adhèrent à la désinformation souffrent souvent de détresse, d’anxiété ou d’impuissance. Le simple fait de se sentir écoutés est déjà une piste solide pour retisser les liens sociaux et réduire la radicalisation.

Comment amener les spécialistes et les chercheurs à simplifier leurs messages, à vulgariser davantage, sans craindre d’être mal cités ou déformés ?

C’est un enjeu crucial. Avec mon collègue Marc D. David, nous donnons un cours intitulé « Communiquer avec les experts et les médias ». Nous montrons que vulgariser et rendre accessible l’information est une compétence essentielle. La peur d’être mal cité est souvent infondée. Les chercheurs doivent être davantage présents dans l’espace public pour contrer la désinformation et expliquer la science. Mais cela demande aussi de mieux protéger les chercheurs face aux réactions hostiles ou haineuses, surtout sur des sujets sensibles, en plus de valoriser ces interventions publiques dans les processus de promotion de poste et d’obtention de subvention.

Un mot de la fin ?

Oui. Je dirais qu’il faut continuer à faire de la recherche sur des sujets sensibles, parfois délaissés par la communication et qui posent des défis pour les chercheurs, comme la radicalisation ou l’extrémisme. Nous avons beaucoup à apporter pour améliorer le dialogue et le lien social.

Par ailleurs, la communication est essentielle dans toutes les disciplines — santé, politique, environnement, etc. — pour rendre l’information accessible, comprendre le public et ouvrir le dialogue. Les communicatrices et communicateurs devraient être intégrés dès le départ aux décisions politiques et sociales, pour penser les stratégies de communication en amont et tout au long du processus.

* « Empathie » est une série télévisée québécoise de 10 épisodes de Florence Longpré, qui a été diffusée sur Crave en avril 2025 et sur Canal + en France à partir du 1er Septembre 2025. Elle suit Suzanne, une psychiatre au passé trouble qui travaille à l’Institut psychiatrique Mont-Royal et tente d’établir un rapport d’égalité avec ses patients, allant des plus désespérés aux plus dérangeants. La série aborde des sujets lourds, mais avec une touche d’humour et d’absurdité. Elle a été très bien accueillie, notamment au festival Séries Mania où elle a remporté le prix du public. 

Pour en savoir plus sur Marie-Eve Carignan : https://www.ledevoir.com/actualites/societe/851818/retablir-dialogue-monde-polarise

ACCS & Story School – La dimension narrative de la communication

La dimension narrative permet de donner corps à la communication responsable. Ceci constituera un des axes de notre séminaire du 13 novembre prochain à Rabat, organisé avec la Story School de l’UM6P sur le thème « Recherches comparées en communication: Défis et opportunités de la communication au service du développement durable« , tel qu’exposé par Meriem Idrissi Kaitouni, Directrice de Story School UM6P.

Entretien avec Béatrice Parguel

Directrice de recherche CNRS au sein de l’Université Paris-Dauphine, Béatrice Parguel poursuit des recherches en psychologie de la consommation qui s’appuient sur la méthodologie expérimentale et visent des implications pour les pouvoirs publics en matière d’information et d’éducation des consommateurs (greenwashing, étiquetage environnemental, éducation des enfants à l’écologie, réduction des suremballages). Elles ont notamment été publiées dans International Journal of Research in MarketingPsychology and MarketingJournal of Business Ethics et International Journal of Advertising.

1.      Vous avez beaucoup travaillé sur la question de la publicité environnementale et notamment du greenwashing. Pourquoi ce sujet engendre-t-il autant de controverses et avez-vous pu étudier la réaction du public devant des allégations environnementales trompeuses ?

Le greenwashing désigne l’écart entre ce qu’une organisation ou un individu affirme faire pour l’environnement et la réalité de ses pratiques. Les recherches que j’ai conduites avec mes collègues montrent clairement que les consommateurs ne sont pas armés pour détecter ce décalage dans une publicité. D’abord, parce que cela supposerait d’être capable d’évaluer en détail les pratiques en question. Ensuite, parce que le greenwashing a beaucoup évolué en vingt ans : il ne se limite plus à de grosses promesses caricaturales, mais prend des formes plus subtiles, comme des engagements vagues, disproportionnés, peu chiffrés, mal sourcés, ou encore l’usage d’images évoquant abusivement la nature. Cela étant dit, quand le greenwashing est mis en évidence par une tierce partie, ou simplement perçu comme avéré, même à tort, par les consommateurs, ceux-ci réagissent négativement : leur attitude se dégrade. Malheureusement, cette sanction reste limitée : une marque soupçonnée de greenwashing n’est pas jugée plus sévèrement qu’une marque qui n’aurait jamais communiqué sur l’environnement.

2.      Vous vous êtes également intéressée à la question des modifications comportementales, particulièrement au travers des nudges. Pouvez-vous nous présenter vos recherches sur ce sujet ?

Un nudge, c’est un dispositif frugal destiné à orienter nos comportements sans contrainte. L’idée s’appuie sur les travaux de Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie en 2002, qui a montré que 95 % de nos décisions se prennent de façon rapide et intuitive, en réagissant à des signaux périphériques plutôt qu’en raisonnant longuement. Prenons l’exemple du greenwashing : s’il est illusoire de vouloir contrôler dans le détail la créativité publicitaire, on peut en revanche donner aux consommateurs des repères simples et immédiats. C’est tout l’intérêt d’une étiquette environnementale apposée sur les publicités automobiles : en un clin d’œil, chacun peut juger la performance écologique d’un véhicule. Plus l’étiquette est verte, mieux c’est ; plus elle tire vers le rouge, plus sa performance est mauvaise, et cela, quel que soit le greenwashing présent dans la publicité. Nous avons montré l’efficacité de ce dispositif dès 2012 ; il a d’ailleurs été inscrit par la suite dans la loi « Climat et résilience » de 2021.

3.      Pour crédibiliser un argument marketing, les entreprises recourent souvent aux labels, notamment dans les domaines environnementaux ou sanitaires. Ces labels ont-ils réellement un effet ?

Oui, les labels ont un effet positif pour les entreprises, car ils sont perçus comme indépendants et crédibles. A l’image des étiquettes environnementales, ils agissent ainsi comme de véritables nudges en simplifiant l’évaluation des performances nutritionnelles ou environnementales des produits. Leur efficacité est telle que les marques ont d’ailleurs créé leurs propres labels, tandis que les régulateurs en ont multiplié l’usage. Résultat : labels officiels et labels maison (dits « auto-décernés ») se superposent aujourd’hui sur les emballages, au risque de se neutraliser. Trop de labels finit par tuer le label. Là où un label unique pouvait guider la décision, leur prolifération peut désormais générer confusion et désengagement : face à la surcharge d’informations, les consommateurs choisissent d’ignorer tout ou partie des labels. Et lorsqu’ils en considèrent, ils privilégient souvent ceux qui attestent de bénéfices perçus comme plus égoïstes, par exemple leur santé, plutôt que ceux liés à l’intérêt collectif, comme la protection de l’environnement.

4.      Dans le très large spectre de vos recherches, vous travaillez également sur la communication du luxe. Pour faire le lien avec vos réponses précédentes, quel est l’impact d’un argument environnemental dans la communication des entreprises du luxe ?

Dans le secteur du luxe, l’usage d’arguments environnementaux est particulièrement ambivalent. D’un côté, les consommateurs s’attendent à ce que les maisons de luxe soient d’emblée responsables : par leur image d’excellence, leur maîtrise artisanale et leur promesse de durabilité, les produits de luxe devraient, par définition, être plus respectueux des ressources que la fast fashion ou la consommation de masse. Dans cette perspective, afficher un argument écologique peut sembler superflu, voire oxymorique : pourquoi rappeler une vertu supposée aller de soi ? De l’autre côté, le contexte social a changé : consommer du luxe peut aujourd’hui susciter une forme de honte ou de gêne, liée à la perception d’un excès ostentatoire, voire d’une indécence environnementale. Dans ce cas, les arguments environnementaux peuvent jouer un rôle d’aplanissement symbolique : ils permettent de réconcilier le plaisir du luxe avec une conscience écologique et sociale plus exigeante. Autrement dit, ils aident à re-légitimer la consommation de luxe en la rendant compatible avec les nouvelles normes de durabilité et de responsabilité.

5.      De plus en plus d’ouvrages et d’articles paraissent sur le sujet du marketing responsable. Pensez-vous que le marketing a accompli sa révolution ?

Le marketing se matérialise dans les produits, les marques, la publicité, ce qui fait de lui la fonction la plus visible de l’entreprise et de fait la plus exposée aux critiques, en particulier celles qui remettent en cause le capitalisme. On lui demande donc une exemplarité renforcée par rapport à d’autres fonctions plus discrètes de l’entreprise. Pour autant, l’exigence de responsabilité doit être partagée par les autres fonctions, des RH (ex. inclusion, équité) à la logistique (ex. transport bas-carbone) en passant par la production (ex. conditions de travail, choix des matières premières), car l’inconsistance dans les pratiques internes peut être sanctionnée durement par les parties prenantes de l’entreprise. Au-delà, l’exigence de responsabilité me semble située et évolutive, car elle se définit en fonction des attentes sociétales du moment. Ce qui était considéré comme responsable hier peut être jugé insuffisant demain (ex. limiter les emballages plastiques). Le marketing est par nature connecté aux signaux du marché et de la société, il continuera donc à évoluer comme miroir des normes sociales émergentes.

6.      Vous effectuez vos recherches essentiellement dans le domaine des sciences de gestion. Comment percevez-vous la relation entre les recherches en marketing et celles en sciences de la communication ?

Au stade où j’en suis dans ma carrière, il m’arrive de travailler avec des chercheurs en économie et en sciences de la communication, comme de publier mes travaux dans des revues de psychologie, de sciences environnementales ou de sciences de l’éducation. Je considère le silotage disciplinaire comme un frein majeur à l’avancée de la science. Il enferme chacun dans ses méthodes et ses cadres théoriques, au risque de passer à côté de problématiques plus larges et de solutions plus créatives. Les enjeux contemporains que nos sociétés doivent adresser, de la transition écologique au numérique, sont complexes et traversent les champs disciplinaires. Ils nous invitent donc naturellement à décloisonner les champs disciplinaires pour mieux y répondre. Organiser l’interdisciplinarité autour d’un même objet de recherche pour croiser les regards, confronter les méthodologies et enrichir les analyses reste toutefois un défi sur le plan institutionnel au niveau hexagonal.

7.      Nous avons eu l’occasion de collaborer, il y a une quinzaine d’années, dans le cadre d’un programme de recherches (MOVIDA) lancé par le ministère de la transition écologique. Ce programme a aujourd’hui disparu. Comment percevez-vous la position des pouvoirs publics envers le résultat des recherches académiques que vous menez, et plus globalement les recherches dans le domaine de la transition écologique ?

Je suis convaincue que les pouvoirs publics devraient davantage s’appuyer sur les résultats de la recherche académique pour orienter leurs décisions en matière de transition écologique, et au-delà. Le programme MOVIDA illustre bien le potentiel de ce dialogue, mais aussi sa fragilité. Recherche et décision politique obéissent en effet à des temporalités différentes : la première requiert du temps long, de la rigueur méthodologique et une accumulation de preuves, quand la seconde se soumet à des cycles plus courts, à la nécessité d’afficher rapidement des résultats et aux aléas des alternances institutionnelles. Dans ce contexte, les chercheurs peuvent sembler contraignants, en introduisant précautions et limites, alors que les décideurs cherchent à conserver une marge de manœuvre. Pourtant, face au dérèglement climatique, il est plus que jamais crucial de renforcer les passerelles entre science et action publique afin de mettre la connaissance au service de l’efficacité collective. Cela suppose de produire des synthèses pédagogiques, orientées vers l’action. Des initiatives comme les What Works Centers britanniques ou les Expertises Scientifiques Collectives réalisées par les grands organismes publics de recherche français comme le CNRS ou l’INSERM montrent la voie et gagneraient à être généralisées.