Le 11 juin 2025 à l’Université Paris-Est Créteil, la thèse intitulée « L’“effondrement” écologique, entre perte de prise et pouvoir des mots. Analyse sociodiscursive de l’engagement d’intellectuels en Europe francophone (2015-2023) » a été présentée et défendue par Joseph Gotte. Cette thèse en sciences de l’information et de la communication a été dirigée par Claire Oger. Le jury de soutenance était composé d’Isabelle Garcin-Marrou (Sciences Po Lyon), d’Andrea Catellani, (Université catholique de Louvain), de David Douyère (Université de Tours), Nataly Botero (Université Panthéon-Assas), Marianne Doury (Université Paris Cité) et Bruno Villalba (AgroParisTech).
Cette recherche doctorale s’intéresse au discours d’intellectuels qui se présentent comme « collapsologues », « décroissants » ou « écologistes radicaux » et contestent les cadrages institutionnels des enjeux environnementaux, en termes de « développement durable » et, plus récemment, de « transition écologique ». Quoique d’obédiences variées, ces personnalités publiques partagent des doutes quant à la capacité des dispositifs encadrés par la loi à satisfaire les besoins d’une population mondiale croissante, victime d’un durcissement des conditions d’habitabilité terrestre. La possibilité d’un effondrement planétaire tient une place de choix dans leurs prises de parole, en particulier depuis 2015, et constitue, en conséquence, le thème central de ce travail.
Cadre théorique, méthodologique et problématique
À l’intersection entre l’analyse du discours dite « française » et les recherches en communication politique, cette thèse aborde les discours de l’effondrement à travers l’analyse qualitative d’un corpus hétérogène composé de 86 ouvrages de genres divers (essais, bandes dessinées, ouvrages collectifs…), 50 vidéos disponibles sur YouTube et Dailymotion, ainsi que 13 films et séries documentaires et fictionnels parus en France, en Belgique francophone et en Suisse romande. Cette recherche est complétée par l’éclairage de 32 entretiens semi-directifs et de 32 sessions d’observation.
La probabilité croissante d’une catastrophe révèle chez les enquêtés un sentiment de perte de prise sur l’état du monde et son évolution. Nombre d’intellectuels étudiés soulignent, en ce sens, que « le monde est engagé dans une dynamique de rétrécissement des possibles ». Or, ces intellectuels ne se contentent pas d’attendre passivement l’effondrement une fois cette perspective établie. Ils investissent l’espace de la communication, entreprennent un travail d’alerte et dessinent de nombreuses perspectives d’action « à l’ombre de la catastrophe » – qu’il s’agisse d’éviter l’effondrement, de l’atténuer, de s’y préparer, ou parfois encore de le précipiter. La problématique au cœur de cette thèse vise donc à éclairer les modalités de leur engagement a priori paradoxal : comment par un discours qui expose une perte de prise inédite sur l’état du monde, ces intellectuels tentent-ils, dans le même temps, de réintroduire des prises sur la situation qu’ils décrivent ? Trois axes permettent de restituer ici quelques éléments de réponse fournis par ce travail.
Une croyance dans le pouvoir des mots
En dépit du discours de rupture qu’ils portent, les acteurs étudiés semblent s’inscrire dans le renouvellement d’un répertoire d’action typiquement intellectuel, selon lequel un article ou un manifeste valent une bataille. Presque jamais la mobilisation par l’essai, la conférence, la chronique de presse n’est sérieusement reconsidérée, tant ces modalités d’engagement s’imposent sous l’effet de l’évidence pour les intellectuels rencontrés. Leur discours apparait à la fois comme un discours d’impuissance des puissants et des subalternes, et en même temps, il témoigne d’une croyance dans une puissance d’agir discursive permettant d’éviter ou d’atténuer la catastrophe par des actes de langage tels qu’alerter, prédire ou raconter. Face aux critiques dont ils font l’objet, on ne peut enlever aux intellectuels étudiés le fait qu’ils se mobilisent a minima discursivement. L’espace du discours et celui de la communication deviennent des opportunités : des lieux où l’incertitude radicale peut se modaliser ; où les contraintes peuvent être exprimées, et parfois subverties ; où des impossibilités d’agir sont transformées, voire sublimées, en d’autres formes d’action ; où un positionnement politique peut être trouvé. Aux yeux des intellectuels de l’effondrement, il ne s’agit pas tellement de donner – grâce au discours – une consistance à une utopie rêvée, mais de retrouver, d’une façon ou d’une autre, des prises sur un destin qui nous échapperait.
Un rapport complexe au religieux
De précédentes études menées chez les franges « catastrophistes » de l’écologie politique mettent en évidence comment l’univers religieux se trouve parfois convoqué dans la préparation à des temps difficiles. Une telle observation peut-elle être faite à partir du présent objet de recherche ? Le religieux peut-il aider les acteurs étudiés à retrouver des prises sur la situation qu’ils décrivent ? On peut remarquer l’importance, dans les discours étudiés, des références religieuses faites sur un mode négatif, comme si les locuteurs et locutrices, par cette mise à distance des référents religieux, tentaient de prouver qu’un rapprochement avec leur propre personne ou leur propre discours serait infondé. Lorsque ce « stigmate » se trouve au contraire investi et réapproprié, l’usage d’éléments issus des traditions spirituelles et religieuses peut répondre à différentes fonctions. Cette thèse met en évidence comment l’existant – en particulier l’ancien, l’archaïque – se constitue en ressource pour annoncer l’inédit, le complexe – à savoir l’effondrement du monde tel que nous le connaissons.
Parmi les nombreux emprunts symboliques, historiques et culturels qui peuvent être relevés dans les discours retenus, les références, idées et figures issues de la littérature apocalyptique et prophétique tiennent une place de choix. Prenant acte de la façon dont le religieux continue à fournir un réservoir de symboles sur des sujets qui touchent à la finitude humaine, la mort, la catastrophe, nombre d’enquêtés choisissent de puiser dans ce réservoir plutôt que de strictement lutter contre. À partir de ces parallèles opérés par les acteurs eux-mêmes, cette thèse explore le caractère plus ou moins empirique du rapprochement entre l’effondrement écologique et l’Apocalypse johannique, ou encore entre le lanceur d’alerte écologiste et la figure du prophète « de malheur » dans le judaïsme antique.
Une parole politique spécifique
En outre, la littérature sur l’effondrement est régulièrement accusée d’être « dépolitisante », pour sa volonté de supplanter les traditionnels clivages partisans, mais aussi pour sa difficulté à fournir des orientations programmatiques à même d’établir des changements structurels. Plusieurs éléments venant nuancer cette critique sont également abordés dans ce travail, tel que la teneur conflictuelle – voire polémique – des discours étudiés. Différents travaux qui entendent renouveler la façon d’approcher l’objet politique soulignent que le processus de politisation repose sur des énoncés qui introduisent des dissensus et, qu’en ce sens, la dépolitisation peut être envisagée comme un phénomène de rétrécissement du débat d’idées. Or, en mettant en discussion la capacité du politique à répondre à sa mission fondamentale de faire survivre et durer la Cité, le discours effondriste, loin de rétrécir le débat politique, tente de le confronter à son actualité écologique.
Cette thèse revient largement sur les nombreux débats qui traversent les discours étudiés, d’un point de vue à la fois interne à la nébuleuse « effondriste » – différences dans les désignations (avec l’appréciation nuancée du néologisme « collapsologue »), les définitions de l’effondrement (du point de vue de la temporalité, par exemple), les stratégies à adopter pour sensibiliser (faut-il recourir à la peur ? aux scénarios du pire ?) – et externe – relatif aux adversaires politiques réels ou supposés (avec une dénonciation des postures de déni, mais aussi des visions jugées excessivement positives de l’écologie). Cette conflictualité est telle que la proximité entre le corpus effondriste et la littérature de combat, dont le genre du pamphlet est l’un des meilleurs exemples, est fréquemment interrogée dans cette recherche.
