L’impédimentologie: penser l’obstacle pour changer les comportements

Lucas Verhelst est architecte-urbaniste de formation. Il s’est intéressé depuis une dizaine d’années aux enjeux de la transition et a co-créé l’i3, Institut International d’Impédimentologie, qui est le pendant associatif d’un ouvrage collectif dont il a dirigé l’écriture, publié aux éditions de l’Aube en novembre dernier et intitulé « Manuel d’un monde en transition(s) ».

En créant l’i3, Lucas Verhelst a également lancé un nouveau courant de recherche-action: l’impédimentologie, ou pensée de l’obstacle.

Propos recueillis par Cécile Gruet

Le Manuel d’un monde en transition(s) « pour les nuls », qu’est-ce que c’est ?

Les conditions de vie se durcissent, et ça ne va pas en s’arrangeant. Cette idée s’est cristallisée autour du concept d’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique caractérisée par le rôle prépondérant des activités humaines causant des changements profonds.

Vis-à-vis de chacun des symptômes de cet Anthropocène, les transitionneurs (les “résolveurs de problèmes”) ont formulé des réponses et un mode opératoire. Or, les solutions qu’ils préconisent ne sont que peu appliquées du fait d’obstacles au changement présents en nous ou dans nos structures collectives.

Le Manuel d’un monde en transition(s) est un ouvrage collectif, que j’ai dirigé et qui a été co-rédigé par 18 auteurs et autrices dont le but est de recenser les paradigmes humains faisant obstacle au changement ; et de proposer une méthode visant à les traiter.

Le livre est structuré de la sorte :une première partie liste les pierres d’achoppement ou obstacles, la deuxième identifie un expédient (ou antidote) par obstacle.

Une transition, laquelle ?

C’est à une infinité de petits points de blocage que nous sommes confrontés, et non pas à UN seul obstacle, qu’il conviendrait de « faire sauter ». Le cœur d’une pensée de l’obstacle se situe dans la multitude des pierres d’achoppement se trouvant en travers de notre route.

Il n’est pas rare d’entendre dire qu’une fois le dogme de la croissance tombé, tout le reste ira tout seul. Or, cette vision réductionniste nie la complexité du monde dans lequel nous vivons. Il découle de ces considérations que le traitement des 101 obstacles au changement identifiés dans cet ouvrage ne saurait s’appliquer à UNE transition, mais à DES transitions.

À quel public cible est destiné cet ouvrage ?

Le grand public. Même si cet ouvrage peut paraître technique, si nous avions écrit un ouvrage destiné à des experts, le simple fait de le parcourir aurait été indigeste pour le commun des mortels. Contrairement à un ouvrage à portée scientifique, le sujet du Manuel n’a de sens que si les populations civiles s’en emparent. Tant que la transition restera un truc d’ingénieurs et de systémicien avec une vision bottom up, ça aura un intérêt minime.

Il y a un public plus averti, les transitionneurs. Pas nécessairement celles et ceux que l’on appelle les « rockstars de la transition », les consultant-es que l’on entend à la radio mais plutôt « les transitionneurs du quotidien », c’est-à-dire celles et ceux qui aimeraient faire bouger les choses, mais qui sont forcé-es de constater que ça coince.

Par exemple, de nombreuses communes aspirent à devenir pionnières en matière de transition mais butent sur ces obstacles. À ceux-là, nous faisons un appel du pied, et leurs disons : « effectivement, ça coince, mais à ce sujet, deux choses : d’une part, nous nous sommes amusés à recenser tout ce qui peut coincer ; d’autre part, nous avons réfléchi à une méthode pour traiter le problème ».

Pouvez-vous nous en dire un peu plus concernant ces grille quadri thématique que vous proposez (la neuropsychologie, l’épistémologie, la politologie et la sociologie) ?

Lorsque nous avons, mes 18 camarades et moi-même, commencé à inventorier ce qui nous apparaissait comme étant des obstacles au changement, il a fallu classer ces obstacles en catégories. Et il nous est vite apparu que ces obstacles au changement relevaient :

  • soit des dysfonctionnements de notre cerveau, en particulier de notre cognition (les « pierres d’achoppement neuropsychologiques ») ;
  • soit de notre méconnaissance du fonctionnement des connaissances humaines, de nos difficultés à appréhender la complexité ou à comprendre des notions abstraites, (les « pierres d’achoppement épistémologiques ») ;
  • soit de nos difficultés à appréhender la gestion du pouvoir politique et ses différents outils institutionnels (les « pierres d’achoppement politologiques ») ;
  • soit enfin – et c’est la catégorie la plus importante en termes de quantité d’obstacles – de nos difficultés intrinsèques à nous comprendre les uns les autres, à nous organiser, à interagir, à échanger des informations ou à partager des connaissances (les « pierres d’achoppement sociologiques »).

D’où vous est venue cette idée de faire un focus sur la notion d’obstacle ?

Je m’intéresse à l’actualité des transitions et ce que j’observe, si je fais un bilan des 30 années écoulées, c’est que la teneur des discours a évolué. Jusque dans les années 2000, on alertait sur les conséquences de l’anthropocène avec un focus sur le réchauffement climatique et ses conséquences. En parallèle, on déplorait le fait qu’on ne parlait pas suffisamment d’écologie, et que les choses n’avançaient pas assez en raison d’une non-prise de conscience du problème par les populations civiles.

À partir des années 2005-2008, en même temps qu’on l’on continuait d’alerter sur l’origine du problème et de ses conséquences, on a commencé à s’atteler à la proposition de réponses. C’est ce que l’on a appelé les transitions. Ça a commencé en 2005 avec le mouvement des « Villes en transition » mené par Rob Hopkins et de cette idée de la « transition écologique », qui a initié l’idée selon laquelle il nous fallait changer de trajectoire collective pour nous préparer à la fin de l’abondance des énergies fossiles.
Dans les années 2010-2020, il y a eu une explosion de solutions pour répondre à la question de l’anthropocène. Énergétique, agro-alimentaire, territoriale, … les qualificatifs que l’on a accolés au mot de transition ont foisonné. Les concepts aussi ont foisonné : économie circulaire, commerce équitable, sobriété énergétique, décroissance, l’entreprise contributive, l’hydrologie régénérative, la ville du quart d’heure, l’économie du donut, bref, une myriade de pistes d’action intéressantes, qui ont eu le mérite de proposer des perspectives en réponse à la question du « comment».


On est encore dans cette période de foisonnement de solutions. En parallèle, un autre phénomène est en train d’émerger. On se rend compte petit à petit que toutes ces solutions, en dépit de leur pertinence, n’ont pas l’effet escompté et ne sont pas appliquées par suffisamment de personnes.
Cette phase dans laquelle on est en train d’entrer depuis 3 ou 4 ans signe le début d’une prise de conscience : des obstacles se dressent sur la route de la mise en œuvre de concepts pourtant pertinents.

Suite à ces réflexions, mes 18 compagnon-nes et moi-même nous sommes dit qu’il y avait un sujet à creuser autour de cette question des obstacles. Pour nous, cette question des obstacles à la transition est un impensé de la littérature contemporaine.

En fait, le seul antécédent sur le sujet est un article de Jack Harich, publié en 2010 dans une revue américaine peu connue, la revue System Dynamics Review, et qui s’intitulait : « La résistance au changement, au cœur du problème de la durabilité environnementale ».

Vous avez créé un nouveau courant dans la recherche-action : l’impédimentologie. Qu’est-ce que ce mot difficile à prononcer signifie ?

Nous avons envisagé différents mots : obstaclologie, obstruologie, etc. Mais ils n’offrent pas une assise étymologique sérieuse pour pouvoir servir de socle à une discipline scientifique.
La racine impedi (« dans les pieds », en latin, et au sens figuré, « obstacle, empêchement ») est présente en anglais, en français, en espagnol, et italien, en portugais. On dit impediment en Anglais pour dire « obstacle », impedimenta en Français, et impedimento est espagnol, en italien et en portugais, donc… ça a du sens.
Il est vrai que le mot « impédimentologie » n’est pas facile à prononcer. Mais cela présente aussi un avantage : ce ne sera jamais récupéré par le politique ou le monde de la finance !

Ces obstacles, vous proposez de les dépasser, de les contourner, de les lever, de les renverser, de les franchir, de les surmonter ? Quel sort leur réservez-vous ?

En réalité, aucun de ces verbes du champ lexical ne convient. Bien sûr, au sens littéraire, lorsque vous évoquez la nécessité de franchir un obstacle, on comprend ce que ça veut dire : se débarrasser d’une difficulté. Sauf que, pour un problème complexe, il ne suffit plus d’engager un rapport de force ou d’opter pour des stratégies d’évitement. Dès que les problèmes auxquels vous êtes confrontés dépassent un certain degré de complexité, comme c’est le cas en ce moment avec l’Anthropocène, alors la logique du « contourner-renverser-franchir » ne fonctionne plus.

Un mot fonctionne, c’est le verbe « traiter ». Il est intéressant parce que, lorsqu’on s’intéresse à son étymologie (en latin : tractare), il a deux significations : d’une part « traîner avec violence »mais également : « prendre soin de », « s’occuper de », « gérer ».

Pensez-vous qu’il puisse y avoir d’autres expédients que la centaine recensée ?

Les expédients sont des outils. Donc par souci d’esprit de synthèse, nous avons formulé un outil par obstacle. Si on veut mener une démarche impédimentologique, il faut penser en arborescence et nous doter d’une boîte à outils la plus fournie possible. Mais ce n’est pas quelque chose que l’on peut développer dans un livre destiné au grand public.

Qu’est-ce qui pourrait empêcher l’impédimentologie de devenir une discipline reconnue comme utile dans l’action pour les transitions ?

J’en vois 3 ou 4 :

– Le premier, c’est que notre société est câblée pour voir dans la notion d’obstacle quelque chose de négatif, et dans toute attention à leur égard la manifestation d’attitudes pessimistes ou défaitistes. Cette réticence peut créer une forme de rejet.

– Le second, c’est que même si nous arrivons à convaincre la population, des difficultés relevant de notre propre conditionnement se feraient jour. Nos paradigmes (tels que la notion de propriété, le dogme de la croissance économique, le fonctionnalisme, etc.) sont à ce point ancrés dans chacun de nos gestes du quotidien, qu’on ne saurait s’en débarrasser « d’un claquement de doigts ». L’homéostasie sociétale fait donc partie de ces obstacles.

– Le troisième obstacle concerne la communauté des transitionneurs. Ils n’ont pas forcément intérêt à accepter l’idée qu’il existe des obstacles aux solutions qu’ils proposent. Soit pour des questions d’ego, soit parce qu’admettre que des empêchements à la mise en place de leurs concepts existe peut leur faire craindre que les bénéficiaires usuels ne voient plus d’utilité à leurs services (conférences, tables rondes, rapports, prestations de conseil, etc.).

– Enfin,  il est à parier que de nombreux groupes de pression issus du front conservatiste auront pour intérêt de maintenir la multitude d’obstacles structurels parsemant notre route.

En quoi cette cartographie que vous proposez (le codex) peut-elle être utile aux pouvoirs publics, aux décideurs ?

Le codex des obstacles offre l’avantage de rassembler dans un espace restreint une assez grande quantité d’informations, à savoir 101 obstacles à la transition. Nous croyons beaucoup dans le potentiel d’action que rend possible le recensement d’une grande quantité d’informations en un format réduit.

Le codex peut s’apparenter à un « crible ». Il s’agit pour un comportement de se demander, à l’aide du codex, si celui-ci relève de raccourcis cognitifs, d’infobésité, de brown-out, etc. C’est ce que l’on appelle l’opération de criblage. En une ligne, c’est un travail d’introspection afin de déterminer si, pour une organisation, celle-ci est sujette à tel ou tel type d’obstacle. Le codex est donc un révélateur. Et il est difficile de le faire mentir

Pensez-vous créer un parcours de formation en lien avec l’impédimentologie ?

Ça fait partie des choses que l’on envisage. Il est clair que la faculté à traiter des obstacles au changement étant nouvelle, les personnes intéressées de suivre une formation continue sur ces sujets devraient pouvoir être accompagnées.