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Entre discours dominant et perceptions citoyennes : les représentations sociales de la transition écologique au Québec

Le 17 décembre 2025, à l’Université du Québec à Montréal, Justine Lalande a présenté et défendu sa thèse de doctorat intitulée « Entre discours dominant et perceptions citoyennes : les représentations sociales de la transition écologique au Québec ». Cette thèse en communication a été dirigée par Stéphanie Yates. Le jury de soutenance était composé de Pénélope Daignault (Université Laval), René Audet (École des sciences de la gestion, UQAM), Anne-Sophie Gousse-Lessard (Département de psychologie, UQAM) et Stéphanie Yates (Département de communication sociale et publique, UQAM).

Au fil des dernières années, la transition écologique s’est imposée comme une référence incontournable de l’action publique. Elle structure les politiques gouvernementales, irrigue les discours médiatiques et oriente les stratégies industrielles. Cette omniprésence contribue à la présenter comme une évidence, parfois même comme un consensus. Pourtant, dès que l’on s’attarde aux manières dont elle est comprise et appropriée socialement, cette apparente unité se fissure.

Du point de vue des citoyen·nes, la transition écologique ne renvoie pas à une définition stabilisée. Elle se décline en significations multiples, parfois contradictoires, souvent traversées par des tensions. Loin d’être un simple projet technique, elle apparaît comme un objet social chargé symboliquement, profondément politique. C’est précisément cet espace de tensions que cette thèse cherche à éclairer.

La transition écologique comme objet communicationnel

Plutôt que d’aborder la transition écologique à partir de ses dispositifs ou de ses instruments de mise en œuvre, la recherche propose de la saisir comme un objet communicationnel. L’attention se porte sur les cadres de sens qui permettent de la définir, de la justifier ou, au contraire, de la contester dans l’espace public.

Ce déplacement repose sur une hypothèse centrale. Les résistances, les adhésions partielles ou les formes de distance observées à l’égard de la transition écologique ne relèvent pas d’un déficit d’information. Elles sont intimement liées aux représentations sociales qui organisent la manière dont le changement est pensé, évalué et hiérarchisé. Ce sont ces représentations qui donnent sens à la transition, mais qui en fixent aussi les limites.

Méthodologie et articulation des terrains

Pour saisir cette complexité, la recherche s’appuie sur une approche mixte, déployée en trois phases. D’abord, une analyse du discours politique, menée à partir des débats parlementaires de la 43e législature à l’Assemblée nationale du Québec, permet d’identifier les contours du discours dominant sur la transition écologique. Ce matériau institutionnel est ensuite mis en dialogue avec 29 entretiens semi-dirigés réalisés auprès de citoyen·nes québécois·es, puis avec les résultats d’un sondage populationnel mené auprès de 1 025 répondant·es au Québec.

Ce dispositif permet de croiser les niveaux d’analyse. Il donne accès à la construction institutionnelle du sens, aux discours situés des individus et à la manière dont certaines représentations circulent plus largement dans la population.

Des représentations sociales différenciées et hiérarchisées

L’analyse du discours politique met en évidence une forte prégnance d’un cadrage technocentré de la transition écologique. Celle-ci est majoritairement pensée comme une transition énergétique, orientée vers des solutions techniques et comportementales, dont l’électrification des transports constitue l’exemple emblématique. Cette vision tend à reléguer au second plan les dimensions structurelles de la crise environnementale.

Du côté des entretiens, quatre représentations sociales de la transition écologique se dégagent. Elles renvoient respectivement à l’importance accordée aux actions individuelles, à la sensibilisation, à la décroissance et au rôle du gouvernement. Ces représentations coexistent, mais elles ne bénéficient pas de la même légitimité sociale.

Le sondage confirme d’ailleurs la prédominance des représentations axées sur les actions individuelles et l’intervention gouvernementale, alors que les approches plus critiques ou transformatrices (la décroissance) demeurent marginales.

Ces résultats permettent de mettre en lumière un double décalage. D’une part, les représentations sociales dominantes dans la population ne recoupent que partiellement la vision énergétique portée par les décideurs politiques. D’autre part, elles sont traversées par une tension persistante entre individualisation et collectivisation de la responsabilité, une tension qui contribue à reproduire certaines positions privilégiées dans l’espace social.

Une lecture bourdieusienne : la transition comme distinction sociale

L’un des apports théoriques de la thèse consiste à analyser la transition écologique à partir de la notion bourdieusienne de distinction. Dans cette perspective, la transition fonctionne comme un principe de différenciation sociale, à travers lequel s’exercent des formes de pouvoir symbolique.

Le discours dominant sur la transition écologique est produit au sein de champs dotés de ressources spécifiques, qui leur permettent de définir ce qui est présenté comme une transition légitime. Ce cadrage valorise certaines pratiques et certains engagements, souvent associés à la capacité de consommer autrement, de faire des choix technologiques coûteux ou d’adopter des modes de vie qualifiés de vertueux. L’achat d’un véhicule électrique neuf, la rénovation énergétique majeure ou la consommation de produits biologiques en constituent des exemples récurrents.

Ces pratiques sont fréquemment présentées comme universalisables. Elles reposent pourtant sur des conditions matérielles et symboliques qui ne sont pas également distribuées. Du côté des perceptions citoyennes, cette mise en récit produit des effets ambivalents. Si les objectifs environnementaux sont largement reconnus, la transition est aussi vécue comme socialement sélective. Elle devient alors un marqueur de respectabilité, voire un instrument de distinction morale, plutôt qu’un projet collectif inclusif.

Cette logique est particulièrement visible lorsque la transition est cadrée à travers la responsabilité individuelle. En mettant l’accent sur les « bons choix » à faire au quotidien, le discours dominant tend à invisibiliser les contraintes structurelles. Il accentue du même coup les écarts entre celles et ceux qui disposent de marges de manœuvre suffisantes pour se conformer aux normes écologiques et celles et ceux pour qui ces normes entrent en tension avec des réalités économiques, territoriales ou professionnelles.

Dans ce contexte, les résistances mises au jour par la thèse ne sauraient être interprétées comme un simple refus du changement. Elles traduisent plutôt un décalage entre des dispositions sociales forgées par des trajectoires spécifiques et un récit de transition qui valorise des pratiques parfois difficilement accessibles. La transition apparaît alors comme un espace de lutte symbolique, structurant à la fois les adhésions et les formes de scepticisme observées dans l’espace public.

Penser la transition comme un projet politique et démocratique

En définitive, cette thèse invite à penser la transition écologique comme un projet politique à part entière, traversé par des rapports de force et des visions du monde concurrentes. Reconnaître cette conflictualité ne constitue pas un échec. C’est, au contraire, une condition essentielle pour ouvrir un débat démocratique à la hauteur de la crise climatique.

Les résultats suggèrent par ailleurs que les représentations sociales actuellement dominantes ne suffisent pas à répondre à l’ampleur des transformations requises. En restant largement centrées sur l’adaptation individuelle et sur des solutions technocentrées présentées comme neutres, elles tendent à restreindre l’horizon de ce qui est perçu comme possible.

Penser la transition écologique implique alors un déplacement plus profond des normes sociales. Il s’agit de questionner ce qui est tenu pour acceptable, désirable ou valorisé, mais aussi de remettre en cause les symboles de réussite, de confort et de progrès qui structurent encore les imaginaires collectifs. La légitimité de la transition se joue aussi là, dans la capacité à transformer les cadres symboliques à partir desquels les sociétés définissent ce qui vaut d’être poursuivi.

Que faire ?

Sur le plan opérationnel, cette recherche invite à déplacer certaines manières de concevoir et de mettre en œuvre la transition écologique. Concrètement, cela suppose d’abord de reconnaître la pluralité des représentations sociales en circulation et d’en tenir compte dans la conception des politiques publiques, plutôt que de présumer d’une adhésion fondée sur un récit unique. Intégrer ces représentations en amont permettrait de mieux anticiper les résistances, et conséquemment de favoriser l’acceptabilité sociale des mesures.

La thèse plaide également pour un rééquilibrage des registres de justification mobilisés dans l’action publique. Il s’agit de sortir d’un cadrage exclusivement technocentré ou individualisant pour rendre visibles et souhaitables les dimensions structurelles de la transition, notamment les enjeux de redistribution, de justice sociale et de responsabilité collective. Ce déplacement implique de revoir les narratifs institutionnels, mais aussi les indicateurs de succès utilisés pour évaluer les politiques de transition.

Enfin, sur le plan des pratiques de communication et de participation publique, les résultats suggèrent la nécessité de dépasser les logiques de sensibilisation descendante. Des dispositifs délibératifs plus substantiels, capables d’accueillir le dissensus et de reconnaître la légitimité des désaccords, apparaissent essentiels pour renforcer la légitimité sociale des projets de transition.

Ces pistes offrent ainsi un cadre d’action pour repenser la transition écologique comme un processus social et politique, dont la crédibilité dépend autant de ses dispositifs concrets que de sa capacité à transformer les normes et les rapports de pouvoir qui structurent l’espace social.

Crédit photo : Guillaume Lamy