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Normes, labels et certifications

Les actes du séminaire

Le 16 novembre 2022 s’est déroulé à Paris le séminaire annuel de notre Académie. L’objectif était d’échanger nos analyses autour de la valeur communication des normes et labels. La journée a été, de l’avis général, très riche, nous publions ici une synthèse des contributions des chercheurs qui sont intervenus.

L’ensemble des interventions, celles des praticiens et les échanges sont visionnables sur notre chaîne YouTube.

Santé, numérique, acceptabilité, noosphère, le point de vue de Vincent Meyer

Vincent Meyer est sociologue, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Côte d’Azur. Il effectue ses recherches au sein de l’URE TransitionS rattachée à l’Institut méditerranéen, du risque, de l’environnement et du développement durable (https://imredd.fr/). Si, il a particulièrement mené des travaux dans le champ du social et médico-social, ces derniers l’ont amené à traiter des communications d’action et d’utilité publiques et celles développées sur différents territoires notamment en lien avec les technologies numériques. Le lecteur pourra retrouver ses ouvrages dans la rubrique dédiée de son blog http://vmeyer.canalblog.com/

1. Vous travaillez depuis plusieurs années la question des prises en charge institutionnelles des personnes en situation de handicap, de fragilité et/ou de vulnérabilité et du travail social lato sensu. Comment percevez-vous leur inscription dans les sciences de l’information et de la communication ?

Mes travaux s’inscrivent prioritairement en communication des organisations avec également, dans mes premières publications, une mobilisation des apports de la communication de masse. L’ouvrage de 2004 Interventions sociales, communication et médias issu de ma thèse est emblématique à cet égard. En effet, je voulais montrer comment les souffrances physiques et sociales des individus comme les « bonnes actions » pour y répondre se manifestent dans l’espace public et commandent plus que jamais une maîtrise des outils et des techniques de communication. Cette question de la manifestation (interpersonnelle et/ou médiatique) des souffrances et son impact sur notre croyance dans la réalité du malheur d’autrui reste omniprésente. Celui de 2005, Communication organisationnelle et prise en charge du handicap mental, problématise-lui, les formes et intentions de communication dans le monde encore trop clos des prises en charge du handicap mental. J’y exploite mon expérience de praticien et celle acquise dans mes recherches en sciences de l’information et de la communication. J’y porte un regard critique sur les compétences des professionnels à communiquer sur leurs pratiques tout en proposant une réflexion sur le sens et la valeur d’une information en milieu institutionnel auprès de personnes lourdement handicapées. Ces deux ouvrages « piliers » où les actions en communication restent essentiellement humaines, m’ont permis également de détailler, d’une part, l’intérêt dans ces domaines de mobiliser des démarches de recherche-action ; d’autre part, de m’intéresser à une évolution de plus en plus déterminante : celle que je qualifie de transition digitale. À la suite, plusieurs ouvrages traitent des pratiques et usages des technologies numériques au service de ces publics en situation de handicap comme des professionnels qui les accompagnent. Des pratiques et usages où des dispositifs sociotechniques « non-humains » prennent progressivement place et impactent fortement les prises en charge. En effet, comme l’indique avec pertinence Madeleine Akrich (2006), les technologies numériques ont bel et bien déplacé « certaines compétences humaines ou sociales dans les objets techniques » [et] « préforment les relations qu’ils suscitent ou supposent entre les différents acteurs du champ ».

2. Le thème de l’acceptabilité sociale est actuellement très présent dans vos travaux. Au sein de votre laboratoire, les recherches s’effectuent notamment dans ce cadre autour des usages des objets connectés et de l’impression 3D alimentaire. Quels peuvent être les éléments communs d’acceptabilité de ces différents sujets ?

Merci de cette question qui me permet de détailler la manière dont nous nous mobilisons – au sein de l’IMREDD et sa chaire UX for Smart Life Experimentations – cette « notion-outil » au sens de Gérald Gaglio (2011/2021) qu’est l’acceptabilité sociale des innovations en général et, celle liée technologies numériques en particulier. Elle nous oblige d’abord de reposer à nouveaux frais – et ceci est très stimulant – les questions d’une fracture versus d’une inclusion numériques. Ensuite, guidé par cet impératif d’une recherche participative/action – quand d’aucuns voudraient « accélérer » auprès de différents publics et/ou territoires l’acceptabilité de diverses innovations – nous, nous nous attachons à décrire, caractériser et qualifier un entrelacs formé par deux triptyques : « dispositifs, publics, pratiques » ; « accès, appropriation, usages ». De quoi s’agit-il précisément pour TransitionS ? Pour ne prendre que l’exemple de l’impression 3D alimentaire autrement dit, la fabrication additive de pièces comestibles fonctionnelles/nutritionnelles. Les dispositifs sont les technologies et leurs supports (ici l’imprimante que nous ouvrons telle une boite noire à l’aide même des concepteurs). Les publics sont, dans cette recherche, des personnes atteintes de cancers de la région cervico-faciale, des personnes handicapées et âgées dépendantes en institution ainsi que les professionnels et les aidants qui les accompagnent (publics pour lesquels nous proposerons des compléments alimentaires conçus en coopération avec l’INRAE Centre Clermont Auvergne-Rhône-Alpes). Les pratiques sont celles qu’offre, commande ou donne à voir le dispositif (e.g. un mode d’emploi et son cadre, des fonctionnalités spécifiques…). L’accès représente les possibles mises à disposition et en fonction de pareille imprimante depuis la sécurité alimentaire aux questions éthiques en passant par la dimension économique). L’appropriation où nous saisissons le point de vue de différents utilisateurs potentiels et/mais surtout les controverses que génère cette innovation – et gageons que ceci intéressera au premier chef votre académie – et celles que produisent les tiers intéressés surtout dans un pays comme la France où la gastronomie, l’art de la table, le goût de l’authentique dans l’alimentation relèvent de multiples « autorités ». Les usages (ou non-usages) enfin i.e. les prises en main effectives comme leurs possibles détournements.

3. Votre prochain ouvrage aura pour titre « Communiquer une souffrance ? ». Comment peut-on apprendre à voir la souffrance et surtout à communiquer afin que sa perception puisse s’accompagner d’un passage à l’action pour la réduire ?

Vaste question que j’ai commencé à traiter avec mon « maitre ouvrage » selon l’expression consacrée, de 2004, mais dont les déclinaisons et développements étaient à ce point conséquents qu’il fallait aller plus loin. L’annonce de cet ouvrage comme sa présentation infra, vous en avez ici, en quelque sorte, la primeur. Il veut être une contribution aux débats sur le développement et l’efficacité des formes et intentions de communications dans ce domaine, de leurs supports et stratégies dans divers champs d’application en ce début de XXIe siècle. Ceci autour d’une question récurrente : comment montrer à autrui via l’image, le son et/ou un contenu écrit (sur différents supports), la souffrance de personnes en situation de handicaps, de fragilité et/ou vulnérabilité (et ses déclinaisons en « causes » grandes ou petites, en plan d’action en faveur de, en urgence à agir…). Autrement dit, comment la faire reconnaitre (par/pour différents publics, décideurs, donateurs, aidants, bénévoles…) en associant cette « monstration » ou « esthétisation » aux professionnalités aptes à y répondre (i.e., les régimes d’action pour dé-montrer qui est vraiment « compétent » pour le faire). J’ai souhaité en faire une présentation à la fois critique et compréhensive, en dégageant – sans tomber dans la forme « manuel » – des pistes de travail dans et pour la recherche en sciences de l’information et de la communication. Ce livre sera/fera aussi une synthèse des points saillants de travaux menés depuis près d’une vingtaine d’années dans les champs professionnels du social, du médico-social et du sanitaire en France dans le cadre de leurs communications (interne, externe, réticulaire) et au sein de leurs organisations respectives. Il consacrera aussi plusieurs lignes sur le traitement info-communicationnel sur le débat très sensible de la fin de vie.

4. Parmi vos références figure Pierre Teilhard de Chardin. Nous connaissons tous le géologue, théologien, philosophe, paléontologue, ses réflexions sur la spiritualité et ses espoirs d’émergence de la noosphère. On distingue toutefois difficilement la relation entre ses travaux et les sciences de l’information et de la communication. Comment les reliez-vous ?

Le Révérend Père Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) est, pour moi, un des scientifiques français qui a profondément marqué le XXe siècle. Comme je l’indique dans ma recension parue dans le numéro 30 de la revue Communication et Organisation https://journals.openedition.org/communicationorganisation/11777 d’un ouvrage de Bruno Dufay (2021) Teilhard de Chardin : toujours d’actualité : numérique, transhumanisme, écologie, non-discrimination… je l’ai seulement découvert au début des années 90, entre les lignes, grâce à l’ouvrage de référence de Robert Escarpit Théorie générale de l’information et de la communication (1976). Il est vrai que ce sont souvent les notions phares de noosphère et/ou point oméga qui retiennent l’attention des lecteurs. Pour ma part, c’est son analyse de l’entropie, comme involution, qui nous rappelle autant le mode dégradé de notre évolution humaine que le désordre permanent que nous voulons/croyons dominer en ce monde dans ce qu’il dénomme presque poétiquement « l’agrégation persistante d’individus biologiquement voisins en populations interfécondes ». Toutes les formes et intentions de communication y contribuent, non ?

Je me permets ainsi de renvoyer vos lecteurs aux lignes que je lui consacre dans deux chapitres « En avant ! L’équilibre avec Pierre Teilhard de Chardin » https://www.editions-harmattan.fr/livre-l_equilibre-9782343217956-67954.html et « Résonances entre noosphère et village planétaire : un développement des villes intelligentes » https://www.pressesdesmines.com/produit/fractales-et-resonances/

Tout un monde de Greenwashing

Le sujet du greenwashing est à nouveau à l’avant de l’actualité. Alors que la Convention citoyenne sur le Climat avait relancé le débat sur la compatibilité de la publicité avec la lutte contre le dérèglement climatique, le greenwashing et son augmentation ces deux dernières années semble signifier une certaine légèreté des publicitaires à s’emparer pleinement du sujet.

La question n’est pas réductible à un seul pays. Pour notre première conférence de l’année, nous vous proposons des témoignages de spécialistes en provenance de cinq pays :

  • Belgique :           Anne-Marie Cotton, Artevelde Université Gand
  • France :              Albin Wagener, Université Rennes 2
  • Québec :             Ambre Creux-Martelli et Stéphanie Yates, Université de Québec à  Montréal
  • Suisse :               Julien Intartaglia, HEG Arc Neufchâtel
  • Maroc :                Karine Johannes, Université internationale de Rabat

A la suite de ces présentations, Madame Laetitia Montero, de l’Unité Production et Consommation durable du Programme des Nations Unies pour l’Environnement nous exposera le travail réalisé à l’échelle internationale pour l’Environnement pour tenter d’endiguer le phénomène.

Nous pourrons ensuite débattre tous ensemble du sujet.

La conférence sera introduite par Thierry Libaert, Président de l’ACCS, animée par Justine Lalande, Secrétaire générale de l’ACCS et Bernard Motulsky, Vice-Président de l’ACCS, en tirera les conclusions.

Pour vous inscrire : https://www.eventbrite.fr/e/billets-tout-un-monde-de-greenwashing-regards-croises-517910162237

En 2023, nous vous souhaitons de riches et passionnantes controverses !

Nous vous souhaitons d’abord une excellente année 2023 pour vous et vos proches. Nous avons pensé utile de vos présenter quelques informations relatives à notre association, l’Académie des Controverses et de la Communication Sensible.

En premier lieu, au niveau du bilan de l’année écoulée, 2022 nous aura permis de reprendre un rythme normal de nos activités. Nous avons ainsi pu organiser trois conférences en ligne, d’abord sur les nouvelles frontières de la communication interne, puis sur les nouveaux enjeux des relations publiques, puis sur les objectifs de l’évaluation en communication organisationnelle. Enfin, nous avons tenu notre séminaire annuel de recherches après un appel à contribution sur la question des normes et labels. Les interventions de ce séminaire sont visibles sur notre chaîne Youtube que nous avons mise en ligne l’an dernier. Nous avons également renforcé notre site internet par des interviews d’experts (D. Courbet, N. Baygert, M.G. Suraud, V. Martin, C. Roux-Dufort).

Nous avons également accueilli un nouveau partenaire, la société d’étude Occurrence, qui, aux côtés de nos deux premiers partenaires, Sidièse et WeChange, nous permet de continuer à proposer toutes nos activités gratuitement. Notre association est sans but lucratif et ne dispose d’aucune trésorerie.

Notre gouvernance a légèrement évolué avec un total équilibre franco-québécois. Thierry Libaert reste Président et Bernard Motulsky, Professeur à l’université du Québec à Montréal, Vice-Président, Justine Lalande, doctorante à l’UQAM, devient Secrétaire Générale et François Allard-Huver, Maître de conférences à l’Université de Lorraine et Cofondateur de notre Académie qui occupait cette fonction, devient Directeur Scientifique. Dans ce cadre, il sera plus particulièrement en charge de notre séminaire annuel.

Pour ce qui est de nos activités 2023, nous avons déjà arrêté les thèmes et les dates de quelques-uns de nos événements. C’est ainsi que nous organisons deux conférences en ligne. Le 21 mars sur le sujet du Greenwashing et le 26 septembre sur la communication européenne. Notre séminaire annuel aura pour thème les nouvelles formes de lutte environnementale et nous l’organiserons avec le Groupe d’Etudes et de Recherches Communication, Environnement et Société de la Société Française des Sciences de l’information et de la communication. Celui-ci se déroulera en deux journées les 23 et 24 novembre 2023 à Paris et sera l’occasion de fêter notre 5ème anniversaire.

Notre association fonctionne aussi grâce à vos observations, critiques, suggestions. Nous sommes donc particulièrement preneur de toute remarque que vous pourriez nous faire.

Vous trouverez ci-dessous notre carte de vœux dont voici la légende :

« Un groupe de femmes diplômées victoriennes prenant le thé, au dégoût des jeunes diplômés masculins présents qui considèrent que le vin ou la bière sont bien plus adaptés à l’occasion ». Les femmes diplômées étaient rares, même à la fin du XIXe siècle

Parution issu d’un volume relié d’exemplaires de « Punch Almanach » pour 1865-79. Punch était un magazine britannique fondé en 1841, célèbre pour ses dessins animés humoristiques et satiriques créés par certains des plus grands illustrateurs de l’époque » 

Bonne année.

Thierry Libaert, Bernard Motulsky, Justine Lalande. 

Controverses environnementales et concertation sur des projets de méthanisation

Le 23 septembre dernier à l’Université Paul Sabatier de Toulouse, Violène Sibertin-Blanc a soutenu sa thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication.

Cette thèse de 419 pages a comme titre : La production décentralisée d’énergie comme vecteur de reconfiguration des rapports entre public et monde agricole : le cas d’un projet de méthanisation agricole en Occitanie.

Rédigée sous la direction du professeur Marie-Gabrielle Suraud, elle a été soutenue avec succès devant un jury composé de Alexandra Bidet, Nicole D’Almeida (rapporteure), Benoît Lafon (rapporteur), Thierry Libaert (Président du Jury).

L’enjeu de ce travail consiste à contribuer à l’analyse des transformations sociales attachées à la transition écologique en apportant un éclairage sur la participation des conflits déployés autour d’infrastructures de production d’énergie renouvelable à un processus de démocratisation de cette transition. Du point de vue d’une théorie de la communication, ce travail participe à éclairer les mécanismes de production collective de la connaissance sur la valeur environnementale.

LE CONTEXTE

Au milieu des années 2010, la presse spécialisée sur les thématiques environnementales se fait l’écho d’un certain engouement des pouvoirs publics pour la méthanisation. À la même époque, la presse généraliste relate au contraire régulièrement des contestations qui se développent autour de projets de méthanisation. Un décalage assez net semble ainsi se dégager entre, d’un côté, l’affichage d’une volonté des pouvoirs publics de favoriser une multiplication des projets de méthanisation et de l’autre, l’opposition citoyenne que semblent régulièrement rencontrer de nombreux projets.

En outre le monde agricole, présenté comme le principal pourvoyeur de matières organiques méthanisables, constitue un acteur central des politiques publiques dédiées au développement de la méthanisation. Parallèlement, à travers notamment la mobilisation de l’association France Nature Environnement (FNE) sur le sujet, une partie de la sphère associative environnementaliste ambitionne de soutenir le développement de la méthanisation agricole. Ce double constat met ainsi en évidence l’intéressement conjoint du secteur agricole et de la sphère citoyenne environnementaliste aux enjeux de la méthanisation, tandis que ces deux mondes apparaissent régulièrement en conflit autour notamment de la contestation ou au contraire de la défense du modèle agricole productiviste. Cet intérêt convergent interroge donc la possible émergence de synergies nouvelles entre monde agricole et mouvements environnementalistes, alors que ces secteurs sont traditionnellement en tension autour de la thématique environnementale, permettant de formuler la question suivante : en quoi la méthanisation constitue-t-elle un vecteur de redéfinition des rapports entre la sphère citoyenne et le monde agricole autour de la question environnementale ?

THEORIE

Le cadre théorique mobilisé pour traiter ce questionnement est l’approche pragmatiste transactionnelle telle qu’elle est développée dans les travaux de John Dewey relatifs au processus d’identification du public et de caractérisation de la valeur via la réalisation de l’enquête sociale. Ce cadre théorique permet notamment d’appréhender le conflit comme une occasion de construction collective de la connaissance sur la valeur d’une activité. La mobilisation de cette approche permet ainsi d’identifier l’indétermination de la valeur environnementale de l’activité expérimentée comme postulat de l’analyse. Il s’agit donc d’aborder une technologie de production d’énergie renouvelable, la méthanisation agricole, en écartant le postulat de sa valeur environnementale « intrinsèque ». Cette hypothèse permet alors de saisir les conflits et débats qu’elle suscite comme un processus global d’évaluation par le public de la qualité environnementale de l’activité, à travers l’identification à la fois de ses modalités de mise en œuvre et de ses finalités. Il s’agit ainsi de montrer comment les tensions qui émergent à l’occasion de sa territorialisation mettent en lumière les opérations par lesquelles le public participe à un processus communicationnel d’évaluation de la pertinence environnementale de l’activité.

ETUDE DE CAS

Cette analyse s’appuie sur l’étude du conflit suscité par un projet de méthanisation agricole en Occitanie à l’automne 2016 et repose sur la réalisation d’entretiens avec les parties prenantes du conflit déployé autour de ce projet. Cette étude de cas est mise en perspective avec le développement de la méthanisation au niveau national, sur la base d’entretiens réalisés avec les parties prenantes de la méthanisation intervenant cette fois au niveau national. Afin d’éclairer le positionnement des différentes parties prenantes impliquées dans le développement de la méthanisation, ce matériau d’entretien a été complété par l’analyse de la documentation mise en ligne par les deux associations constituées sur le terrain d’étude, ainsi que des rapports et comptes rendus publiés par l’ADEME, les ministères de l’écologie et de l’agriculture, le Sénat et la Cour des Comptes, et enfin la documentation institutionnelle diffusée par GRDF, Solagro, FNE et plusieurs associations professionnelles de promotion de la méthanisation. Enfin, la participation à divers évènements liés à la méthanisation et à ses parties prenantes entre 2017 et 2019 a pu permettre d’observer directement ces parties prenantes.

RESULTATS

Ce travail montre en premier lieu que le développement de l’activité de méthanisation en France constitue un terrain de rapprochement entre la sphère environnementaliste nationale, incarnée par FNE, et la frange dominante du monde agricole représentée notamment par l’association des agriculteurs méthaniseurs de France. Ces deux sphères se rapprochent ainsi autour de la participation de la méthanisation à l’enjeu de lutte contre le changement climatique, permettant ainsi de qualifier une finalité environnementale convergente de l’activité. Ce rapprochement met en lumière la fluctuation des finalités assignées à l’activité. Ainsi aux prémices de sa redécouverte en France par des agriculteurs pionniers dans les années 2000, tandis que la méthanisation agricole se voit assigner une finalité corrective des pollutions générées par l’agriculture intensive, les transactions qui se déploient autour de l’activité se traduisent alors par l’activation des oppositions traditionnelles entre sphère associative environnementaliste et monde agricole dominant. Ce constat permet de souligner que le développement de l’activité de méthanisation ne possède intrinsèquement aucun pouvoir de coalition entre ces deux mondes sociaux régulièrement en tension autour de la question environnementale. En outre, ce rapprochement entre la sphère environnementaliste et le monde agricole dominant se construit sur le fondement d’un cadrage « par la négative » déterminant uniquement ce que la méthanisation « ne doit pas être ». Il ne s’appuie donc pas sur une qualification convergente des moyens alloués à l’activité et laisse par conséquent sans réponse la question de la valeur environnementale de celle-ci. Ce rapprochement établi au niveau national entre monde associatif et monde agricole configure toutefois un nouveau contexte de déploiement des transactions autour de la méthanisation. Il constitue alors un levier de légitimation de l’activité auprès d’une association environnementale locale du territoire objet du cas d’étude. Selon une logique de garantie « en cascade », il favorise ainsi à son tour le rapprochement entre l’association environnementale locale et un agriculteur porteur de projet.

Ce travail montre par ailleurs que la dimension « agricole » de la méthanisation agricole constitue le point d’articulation de la légitimité de l’activité. Dans cette perspective, le public contestant le projet objet du cas d’étude indexe la pertinence de l’activité à la précarité économique des exploitations agricoles auxquelles elle s’adosse, précarité économique appréciée à l’aune d’une conception de l’agriculture opposant des structures vues comme « industrielles », jugées économiquement pérennes, à des structures plus modestes. Le public trace ainsi une liaison entre l’évaluation de la légitimité environnementale de l’activité et l’appréciation de l’activité agricole à laquelle elle s’associe. L’enquête du public sur le modèle agricole soutenant la méthanisation demeure néanmoins circonscrite à la légitimité de ce modèle à soutenir l’activité. Autrement dit, le regard porté par le collectif contestataire sur l’activité agricole du porteur de projet ne l’engage pas vers une appréciation critique de cette activité ou des pratiques qui lui sont associées, n’engageant dès lors aucune prétention aux changements de ces pratiques. Ainsi, bien que la dimension « agricole » de la méthanisation fasse figure de vecteur de légitimité de l’activité, le développement de la méthanisation n’induit pas pour autant mécaniquement la mise en débat de l’activité agricole à laquelle l’activité vient s’adosser.

Ce travail montre en outre les limites de l’articulation de la méthanisation agricole autour du concept d’économie circulaire. En effet, cette notion « d’économie circulaire » porte intrinsèquement une logique de permanence des situations, dans lesquelles on revient sans cesse au point de départ. La mobilisation de l’approche transactionnelle pour appréhender la méthanisation agricole permet au contraire de mettre en évidence que la mise en œuvre de l’activité ne correspond pas tant à une situation « circulaire » mais plutôt à une situation « en ressort » dans laquelle l’expérience de l’activité modifie la situation initiale et construit les conditions d’une nouvelle expérience. Ce constat conduit à l’émergence d’un questionnement de la part d’un nouveau public enquêteur, incarné par deux associations constituées à l’échelle nationale (le Collectif Scientifique National Méthanisation et le Collectif National Vigilance Méthanisation), autour du sens de l’adaptation dans la transaction qui se joue entre activité agricole et méthanisation. Ce questionnement est alors articulé autour du risque que l’activité agricole soit travaillée dans la perspective de son adéquation avec la méthanisation. À cet égard, dans le cadre de son enquête sur la valeur environnementale de l’activité, le public rapporte la finalité énergétique de la méthanisation aux moyens qu’elle suppose. Il met ainsi en évidence les conséquences de l’intensification des ambitions énergétiques assignées à l’activités sur l’évolution des pratiques agricoles et disqualifie par conséquent la valeur environnementale d’une méthanisation agricole destinée à une production énergétique de grand volume.

Enfin, tandis que la sphère associative environnementaliste est traditionnellement engagée dans une alliance avec la frange agricole minoritaire du monde agricole, incarnée par la Confédération Paysanne, autour de la contestation du modèle agricole productiviste, ce travail montre que les transactions établies par FNE, ou plus récemment par le WWF, avec le monde agricole dominant au sujet du développement de la méthanisation place au contraire la sphère associative environnementaliste à distance de la frange agricole minoritaire. Dans ce contexte, l’alliance traditionnelle de la frange minoritaire du monde agricole avec la sphère associative est alors réinvestie par le public contestataire à la faveur de la critique de la méthanisation agricole.

Marie Gabrielle Suraud est professeure en Sciences de l’information et de la Communication à l’Université Paul Sabatier de Toulouse. Elle a notamment travaillé sur les questions de concertation, d’acceptabilité, sur les nanotechnologies. Elle a bien voulu répondre à quelques questions.

Concertation, acceptabilité et réussite

La montée de la thématique environnementale comme expression d’une contestation croissante dans ce domaine a mis en avant, du côté des décideurs politiques et économiques, l’idée d’une « acceptabilité sociale » des projets. Cette idée est souvent reprise, également, par des recherches académiques qui assument ainsi de prendre comme point de départ du raisonnement les décisions fonctionnelles des entreprises ou de l’Etat. Cette démarche est un parti pris qui ne repose pas sur des bases théoriques explicitées.

Selon mon point de vue, et en m’inscrivant dans la perspective de la théorie duale de Jürgen Habermas, la notion « d’acceptabilité sociale » des projets n’est pas fondée. En effet, la posture qui sous-tend l’idéologie de l’acceptabilité sociale postule implicitement une répartition des rôles entre les parties prenantes marquée par une dynamique qui part de la conception d’un projet et s’étale vers l’expression du public. Les activités et les projets apparaissent ainsi comme étant pensés, en amont, par les experts et les autorités étatiques et/ou économiques puis soumises au test d’acceptabilité pour intégrer, le cas échéant, quelques aménagements. Une perturbation est alors certes, envisagée, mais le système garde l’essentiel du contrôle.

En contrepoint, il n’est jamais question d’acceptabilité industrielle – ou politiques – de revendications civiques dont la marque normative est de faire valoir des exigences universalisables ou universellement partageables (telles que la protection de l’environnement, de la santé, quoi qu’il en coûte, … autrement dit, détachées de tout calcul économique ou électoraliste).

Dans cette perspective, à la notion d’acceptabilité sociale pourrait être substituée celle de légitimité des décisions fonctionnelles. Ceci met en évidence le fondement théorique selon lequel, dans des domaines de la vie symbolique, les exigences universalisables doivent être premières, autrement dit, constituer le ressort de la transformation de la société puisqu’elles fondent la légitimité des décisions. Inverser l’orientation de la dynamique nécessite de considérer la manière dont le système économique et le système politique sont susceptibles d’y répondre. Le raisonnement part alors du processus de formations des exigences universalisables pour étudier les conditions dans lesquelles ces exigences peuvent être prises en compte par le système.

La concertation est une voie possible pour affirmer et mettre en œuvre une telle orientation. Elle ne représente pas pour autant une solution magique. Depuis plus d’une vingtaine d’années, la littérature sur les expériences de concertation publique met clairement en évidence la complexité du processus. Malgré l’importance accordée à la nécessité de procéduraliser de façon contraignante ces espaces de débat, il n’y a aucune relation mécanique entre le format d’un débat et son issue, rendant sa portée démocratique toujours improbable. Pour exemple, si je me réfère à mes propres travaux, y compris lorsque la concertation se structure, procéduralement, sur la base d’une confrontation des points de vue visant leur évolution et, le cas échéant, leur convergence vers un « arrangement », le processus de concertation peut aboutir à une radicalisation accrue des positions et durcir le conflit. D’autres analyses m’ont permis d’observer que la concertation peut être un levier pour renforcer l’espace public (au sens habermassien du terme, c’est-à-dire contribuer à élargir le débat démocratique au-delà du périmètre de la concertation initiale).

La difficulté de la concertation réside également dans la complexité du processus de décision, qui doit à la fois répondre à des exigences universalisables : par exemple le recours à des énergies renouvelables, mais qui doit inéluctablement faire face à des intérêts particuliers.

Par conséquent, la contingence du processus de concertation rend toujours improbable l’adhésion à un projet et ne représente en aucun cas une voie privilégiée « d’acceptabilité sociale des décisions fonctionnelles ».

Concertation et confiance

Il est tentant, et stratégique, pour les décideurs de faire appel à la confiance du « grand-public » ou de ses représentations associatives. Cet appel à la confiance part d’une analyse selon laquelle la contestation des décisions environnementales, qu’elles soient économiques ou politiques, refléterait une méfiance qui se serait progressivement instaurée vis-à-vis du « système ». Ainsi serait-on passé, dans les sociétés démocratiques mais parfois ailleurs, comme en Chine, d’une situation de non-contestation environnementale reposant sur la confiance dans les activités industrielles à une méfiance vis-à-vis de l’industrie (éventuellement de la finance) et d’un Etat qui la soutient.

Bien entendu, cette idée ne part pas de rien. On peut en effet, et facilement, constater qu’un basculement s’est opéré à partir des années 1960-1970 jusqu’auxquelles aucune manifestation anti-industrie ne s’observe. Comme le disent certains : dans les années 1970, les fumées d’usine sont des signes d’activité, donc d’emplois, de revenus ; aujourd’hui, il s’agit de signes de pollution alors même que ces fumées se sont significativement estompées.

Faut-il, pour autant, en conclure au passage d’une ère de la confiance à une ère de la défiance qu’il faudrait gérer spécifiquement ? Je ne soutiendrai pas cette idée, pour deux raisons. 

  • La première tient à la faible portée théorique de la notion de confiance pour traiter des questions environnementales. Outre le fait qu’il n’y a pas qu’une seule définition ou un seul concept de ce qu’est la confiance, ce qui n’a rien d’original en sciences sociales, il n’y a aucun fondement qui pourrait laisser supposer que les « parties prenantes » puissent se faire confiance. En effet, la confidentialité économique ou le secret-défense (nucléaire) sont des marques de fermeture des organisations économiques et politiques vis-à-vis du public, et il peut sembler paradoxal que les décideurs puissent lancer des appels à la confiance alors même qu’ils revendiquent le secret des affaires. Cette insistance sur une confiance non-réciproque peut d’ailleurs conduire à remettre en cause le système (économique et/ou politique) quand les associations s’interrogent sur les raisons d’une telle insistance.
  • La seconde réside dans l’idée que les processus sociaux qui sont actifs dans la thématisation publique de l’environnement ne peuvent être traités en termes de confiance, méfiance, défiance, dès lors qu’ils opposent des visions différenciées du monde des risques (technologiques en l’occurrence). En effet, la contestation environnementale ne met pas spécifiquement en cause un déficit de sécurité des installations, chimiques ou nucléaires. Elle part du principe que, puisque le risque zéro n’existe pas, la catastrophe est alors inéluctable : ce n’est qu’une question de temps. Rien ne garantit qu’elle ne puisse pas se produire à quelque moment que ce soit. Autrement dit, c’est l’existence des activités qui est contestée, et la critique de la gestion des risques a une dimension tactique venant à l’appui du rejet de la présence d’activités. Ceci marque une différence entre, d’une part, activités contestées et, d’autre part  activités non contestées (le transport ferroviaire, par exemple) où seul le défaut de sécurité est mis en cause.

En conséquence, la concertation ne peut aucunement favoriser l’émergence de relations de « confiance » entre parties prenantes parce que d’un point de vue théorique, la confiance est une notion de l’intimité, non pertinente dans les relations entre décideurs et non-décideurs.

Les Nanotechnologies

Le thème des nanosciences et nanotechnologies a fait l’objet de controverses intenses quasiment dès le lancement, aux Etats-Unis tout d’abord puis dans de nombreux pays, des grands programmes de recherches dédiées, dès la fin des années 1990.

Les « nanos » ont une double particularité. D’un côté, elles concernent des applications potentiellement sans limite puisque les nanomatériaux trouvent des débouchés dans quasiment tous les domaines : l’alimentaire, le militaire, l’énergie, le médical, l’aéronautique… De l’autre, elles créent trois problèmes majeurs : les risques pour l’environnement et la santé, les questions éthiques (manipulation génétique, transformation du vivant) et les menaces sur les libertés publiques (contrôle accru grâce aux puces RFID, stockage des données). Aucune autre technologie antérieure aux nanos a, à la fois, touché un spectre aussi large d’applications et concentré plusieurs grands problèmes.

Compte tenu de l’ampleur des transformations annoncées, on a pu assister, au niveau international, à des convergences contestataires qui se sont instruites des problèmes soulevés par le nucléaire, les OGM, l’amiante… selon un processus d’accumulation « d’expérience des risques ».

En France, les mobilisations ont conduit l’Etat à recourir à un débat public que la CNDP organisera entre 2009 et 2010. L’échec apparent de ce débat national – plusieurs séances n’ont pu se tenir pour cause de blocage – a souvent masqué la portée de ce débat qui a su « déborder » le cadre prévu par la CNDP et se déporter dans une myriade d’autres espaces d’échange et de confrontation. Ainsi, le débat national CNDP a non seulement contribué à mettre en visibilité les mobilisations anti-nanos (jusque-là restées relativement spatialisées), mais, également, a participé à la constitution d’un espace public autonome particulièrement vivace pendant plus de deux années maintenant une mobilisation civique très active.

L’idée qu’un point de non-retour – largement exprimée lors des multiples débats publics – pourrait être atteint si la commercialisation des nanoproduits devait s’étendre, a incité les associations à traiter le problème « le plus en amont possible », en demandant un contrôle sur les recherches en nanosciences. Ces revendications sont innovantes pour des associations engagées sur le thème des risques « environnement-santé » qui interviennent traditionnellement après coup pour tenter de contrôler les développements technologiques et leurs applications. Avec les nanos, le tissu associatif déplace ses revendications en exigeant d’avoir un droit de regard sur les recherches académiques et leurs financements. Ces revendications, mettant en cause la recherche fondamentale, deviennent un enjeu de démocratisation appelant une évolution des rapports entre la sphère civique et la sphère de la recherche académique. Les débats révèlent alors une situation de rupture marquée par des oppositions fortes entre citoyens et chercheurs, lesquels ne reconnaissent pas la légitimité des citoyens à participer à l’élaboration des politiques de recherche. Ainsi, au-delà des désaccords entre les associations, l’opposition d’une partie des scientifiques à l’idée d’ouvrir les instances de la recherche et les laboratoires aux citoyens freine ce mouvement de « démocratisation de la science ».

Cette opposition de la part des chercheurs, mise en public lors des débats, représente une rupture. En effet, dans les années 1970, les mouvements qui interrogent les « sciences en société » ne manifestent pas de clivage ou de tensions entre les chercheurs et le tissu associatif. D’une part, les contestations prennent le plus souvent leur source dans le milieu scientifique lui-même : physiciens nucléaires, généticiens, biologistes… se mobilisent contre certains développements scientifiques et technologiques.

Pour ce qui est des effets des mobilisations et des débats, en 2022, contrairement à ce qui a été couramment prophétisé, la réalité est restée très en-deçà des annonces et, ce, dans tous les pays du monde. Les quelques publications académiques sur le sujet montrent que les innovations, donc la réalité industrielle, sont encore loin d’une réalisation des promesses de transformer le monde, que ce soit en France, en Chine, en Afrique du Sud, par exemple. Les contestations et les débats qui ont contribué à leur visibilité et leur portée ont, sans doute et pour une part, freiné les initiatives technologiques et industrielles. Les succès de laboratoire ne deviennent des innovations qu’à la condition de pouvoir être maîtrisées, technologiquement et économiquement (par exemple, les nanotubes de carbone, emblématiques des propriétés extraordinaires et des risques environnement-santé, ne se sont pas industrialisés tout particulièrement en Europe).

A ce stade, l’inscription des nanos dans la transition écologique est donc encore possible.

Comment se réalise le changement ?

Parmi l’ensemble des recherches en matière de sensibilisation, nous nous sommes intéressés au dernier ouvrage de Damon Centola, sociologue américain. Nous vous proposons la note de lecture ci-dessous rédigé par Thierry Libaert.

Damon Centola est un sociologue spécialisé dans les phénomènes de changement qu’il étudie sous l’angle des réseaux de propagation. Dans ce livre, Change. How to make big things happen (John Murray ed. 2022), il passe en revue un grand nombre de propagations dans des domaines parfois fort éloignés comme la grande peste, la révolution copernicienne ou les mouvements #MeToo et #BlackLiveMatter, le printemps arabe et bien d’autres.


D’entrée, il affirme que le changement de comportement ne s’effectue pas comme un virus où le seul contact avec une information serait suffisant. Pour modifier un comportement, il ne suffit pas de propager des informations, il faut changer les croyances et les valeurs, ce qu’il résume ainsi : « Le changement social n’est pas une affaire d’informations, c’est une affaire de normes. »


Parmi ses découvertes, il démontre qu’il est moins efficace d’utiliser des influenceurs et qu’il convient de s’intéresser davantage aux endroits où peut s’accélérer un changement de comportement. Ainsi, le plus puissant indicateur de réussite de l’activisme est qu’il déborde de son noyau central de personnes déjà convaincues pour atteindre des personnes dans un réseau périphérique éloigné. Cela fait penser à la sensibilisation climatique où l’on a parfois l’impression qu’un grouped’influenceurs et micro influenceurs ne visent qu’à renforcer leurs convictions entre eux.

Un indicateur majeur du changement n’est pas le nombre de réception d’une information, mais le fait que celle-ci soit reçue en provenance d’une diversité d’interlocuteurs. « Le facteur crucial pour la propagation d’un nouveau comportement ne réside pas dans la quantité des messages reçus, mais dans la réception en provenance de sources multiples. » (p. 108). Le principal obstacle au changement ne serait alors pas le contenu de l’information, ni même leur crédibilité, mais la coordination entre émetteurs et l’utilisation de personnes relais qui ressemblent le plus aux récepteurs des messages. En matière de changement « la diversité est la clé de la réussite. » (p. 154).

L’auteur revient en quelques pages sur les notions de « paradigm shift »
(Thomas Kuhn) et de « tipping point » (Malcom Gladwell). Il reprend les travaux de Rosabeth Kanter selon qui, la masse critique pour amener une population vers de nouvelles normes serait comprise entre 20 à 35 % de celle-ci. Cela signifie que l’intégration d’un nouveau comportement qui passerait de 10 à 20 % de la population aurait moins d’intérêt qu’un passage entre 18 à 22 % puisque l’on franchirait un point de bascule.


Pour mieux connaître les déterminants d’un changement de comportement,
Damon Centola cite l’étude menée en Californie en 2007. Pour influencer des ménages à mieux réguler leur consommation énergétique, trois méthodes furent employées : informer sur les incidences environnementales, informer sur le bénéfices financiers et informer sur le comportement du voisinage. La seule réduction de gaspillage qui fut constatée fut lorsque les ménages étaient informés du comportement de leur voisinage. Cela confirme de nombreux travaux sur les sciences comportementales, les nudges et le poids des normes sociales.


Un bon exemple, par ailleurs confirmé par de très nombreuses études en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, en Suisse ou en Belgique porte sur l’installation de panneaux photovoltaïques sur le toit des maisons. Ici également, et toutes les études convergent, le déterminant n’est ni le montant des subventions ou la qualité des informations reçues, mais la seule vision de voisins ayant eux-mêmes installé ces panneaux sur leur toit. Le plus de personnes ayant adopté cette source d’énergie, le plus le sentiment d’une attente sociale est perçue par les riverains, l’exemplarité
participe de l’effet boule de neige. Le meilleur moyen de favoriser une
modification comportementale est de diffuser une norme sociale dans une communauté (p. 237).


Le livre se termine avec un dernier exemple sur la croyance au dérèglement climatique au travers de la perception d’une information relative à la fonte des glaces en Arctique. Un forum de discussions politiques est organisé aux Etats-Unis avec des démocrates et des républicains autour de données transmises par l’observation satellitaire de la Nasa. Lorsque les participants interviennent en mentionnant leurs préférences politiques, aucune avancée n’apparaît dans la compréhension des phénomènes et chacun campe sur ses positions. Toutefois, si l’appartenance politique n’est pas indiquée, la perception de la réalité d’une régression de la glace en Arctique progresse fortement et au final devient partagée par 90 % des participants à l’étude. La perception d’un intérêt quelconque d’un interlocuteur biais parfois lourdement la crédibilité de ses propos, même si ceux-ci sont scientifiquement fondés. Les effets de cadrage (framing effects) ont un plus fort impact que le message en lui-même.

Le lecteur souhaitant en savoir davantage trouvera en fin de livre un nombre important de références académiques sur l’ensemble des analyses présentées. Dans le cadre de la lutte contre le dérèglement climatique, cet ouvrage permet de dépasser de nombreuses idées reçues sur les modalités d’une sensibilisation efficace.

Relations publiques, quels nouveaux enjeux ?

Conférence organisée avec le Labfluens, en partenariat avec le Syndicat du Conseil en Relations Publics, Sidièse & Wechange.

À l’occasion de la parution de la 2 ème édition de l’ouvrage Les relations publiques, nous organisons une conférence publique en visio : le mardi 6 septembre 2022, de 18 h 00 à 19 h 30.

Lien d’inscription : https://www.eventbrite.fr/e/billets-relations-publiques-quels-nouveaux-enjeux-384863766887

Cette conférence offrira l’opportunité de s’intéresser à la pratique des relations publiques, son évolution, ses enjeux, mais aussi ses zones d’ombre.

Interviendront dans cette conférence :

  • Andréa Catellani, professeur des Universités à l’Université catholique de Louvain,
  • François Allard-Huver, maître de conférences à l’Université de Lorraine,
  • Jean-Pierre Beaudoin, ex professeur associé au CELSA et auteur de
    nombreux ouvrages sur les relations publiques.

L’Académie des Controverses se renforce avec la nomination de Justine Lalande, doctorante québécoise, au poste de Secrétaire Générale adjointe.

Justine Lalande : Qui est-elle ?

L’Académie des controverses et de la communication sensible a le plaisir d’accueillir Justine Lalande, doctorante au département de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), au titre de secrétaire générale adjointe. 

Justine agit également à titre de coordonnatrice scientifique du Labfluens, le laboratoire sur l’influence et la communication, en plus d’être chercheure étudiante dans le Groupe de recherche en communication politique (Université Laval, Québec) et dans le groupe de chercheurs en responsabilité sociale et développement durable (CRSDD) à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

Plus largement, ses recherches portent sur l’acceptabilité sociale, la légitimité, la participation publique, le lobbyisme, le rôle de l’expertise et l’astroturfing. Justine a été boursière de la Fondation Jean-Charles-Bonenfant à l’Assemblée nationale du Québec et est récipiendaire d’une bourse doctorale des Fonds de recherches du Québec, Société et culture (FRQSC). Elle travaille également à titre de conseillère principale en affaires publiques dans la plus grande agence de communication à propriété 100% québécoise, TACT.

Quel est l’objet de sa thèse : Mobiliser l’argument de l’utilité sociale pour favoriser l’acceptabilité sociale des projets miniers au Québec ?

La thèse de doctorat de Justine porte sur les discours de la transition énergétique entourant les projets miniers au Québec, et plus spécifiquement sur la mobilisation de l’argument de l’utilité sociale. En effet, dans un contexte où les projets énergétiques font de plus en plus l’objet de controverses sur la place publique et alors que l’acceptabilité sociale est devenue une condition de réalisation, certains promoteurs mettent de l’avant l’argument de l’utilité sociale afin de faire valoir le bien-fondé de leur projet. On vantera ainsi les mérites d’un projet d’exploitation de ressources naturelles dont l’usage serait perçu comme utile dans un contexte de transition énergétique. Or, la littérature nous montre que l’argument d’utilité sociale ne suffit pas à rendre un projet acceptable aux yeux des communautés; les impacts sociaux, économiques ou environnementaux du projet ou de son développement peuvent en effet affaiblir, voire annuler, cet argument. 

La littérature est actuellement muette quant à la façon dont cet argument est mis de l’avant dans les discours entourant l’acceptabilité sociale des projets miniers et sur la façon dont il s’articule avec l’ensemble des autres arguments qu’ils soient économiques, sociaux, environnementaux. Son projet de recherche offrira donc une contribution unique en ce sens et contribuera à l’avancement de la science, notamment dans les champs d’études de la communication sensible et des controverses. 

À l’occasion de la création d’un nouveau centre de réflexion sur la communication et ses liens avec la société et la démocratie, nous avons demandé à l’un de ses fondateurs et administrateur, Didier Courbet, Professeur à l’Université d’Aix-Marseille de bien vouloir nous présenter ce Think Tank.

1) Quelle est l’idée à l’origine de la création de Code ?
L’idée est double. Créer un espace citoyen, d’où la forme associative, et un lieu de réflexion collective, dans une logique de « Think Tank», pour analyser et faire des propositions sur les enjeux démocratiques, environnementaux, sanitaires liés aux activités de communication et d’influence des grandes entreprises mais aussi des associations.

CODE est constitué de personnalités qualifiées sur ces sujets : universitaires, issus de plusieurs disciplines, professionnels de la communication et des médias, juristes ou encore responsables associatifs.

2) Comment CODE est il structuré ?
Les membres du CA se réunissent toutes les six semaines environ pour prendre les décisions nécessaires à la mise en œuvre des orientations définies annuellement par l’assemblée générale. Ils s’appuient sur un bureau, et sur un secrétariat permanent composé d’une personne salariée à plein temps.

Nous avons mis en place une dynamique éditoriale : celles et ceux qui le souhaitent peuvent produire des articles d’analyses et d’opinions. Ils sont ensuite publiés avec les outils de communication de CODE : site internet, réseaux sociaux, infolettre. Un comité éditorial, composé de membres volontaires, supervise cette dynamique.

Enfin, avec les membres de CODE issus du secteur universitaire, nous construisons actuellement un Conseil scientifique. Il aura vocation d’éclairer les analyses de l’association, de baser nos propositions
sur des résultats scientifiques solides et de faire connaître aux citoyens et aux autres associations les études universitaires menées sur la communication, ses enjeux et ses effets sur la société.

3) Quels sont vos projets ?
Nous avons déjà engagé une étude importante avec un universitaire sur les enjeux économiques de la publicité en France.

Par ailleurs, nous avons identifié plusieurs plaidoyers prioritaires. A Bruxelles celui qui porte sur la réforme des pratiques commerciales trompeuses proposée par la Commission européenne. Ensuite, la réglementation de la publicité pour la malbouffe impliquée dans l’épidémie d’obésité.

Nous restons attentifs aux résultats des législatives à venir, car un renouvellement de la majorité en place conduirait certainement à une importante réforme de l’audiovisuel public et privé, sur laquelle nous ne manquerions pas de travailler.